Ute la vamp

Dès le premier mois de grossesse, les hormones ont commencé à se répandre dans le corps d’Ute tel un fleuve abondant et intarissable. Elle ressentait des sensations qu’elle n’avait jamais connues avant.

Toutes ses amies l’avaient prévenue : « Tu vomiras et tu seras épuisée. Tu auras l’impression que le contrôle de ton corps t’échappe. Bien sûr, ce n’est encore rien en comparaison avec ce qui viendra à l’accouchement. Là, ce sera l’horreur totale. La grossesse n’en est qu’un avant-goût ! »
Une seule fois, au tout début, Ute a souffert d’une nausée matinale. Penchée au-dessus de la cuvette de WC, elle s’est vidé l’estomac et a évacué en même temps tous les soi-disant bons conseils qu’on lui avait prodigués. Le malaise ne s’est plus jamais reproduit. Depuis, tout n’était que plaisir et bonheur, volupté et excitation.

Un flux d’énergie chaud parcourait son corps comme des bulles de champagne. Ça la chatouillait et lui donnait constamment envie de rire. Elle était littéralement dopée d’hormones. Elle s’étonnait que certaines personnes devaient prendre de la drogue ou se bourraient d’antidépresseurs pour atteindre le nirvana où elle baignait tout naturellement. Quelle bande d’abrutis… S’ils savaient qu’il suffisait de tomber enceinte pour que le monde devienne un endroit merveilleux !

Cependant, Ute ne voulait pas décevoir ses amies. Aussi leur cachait-elle qu’elle se sentait prodigieusement bien. C’était parfois pour elle une source de regret. Ne serait-il pas agréable de pouvoir confier la vérité à quelqu’un ? Les conversations qu’elle entretenait régulièrement avec le petit être caché dans le noir de son utérus étaient plaisantes mais pas totalement satisfaisantes. Le fœtus ne pouvait évidemment pas lui répondre comme le ferait une âme sœur.

Fière de son nouvel état, elle marchait dans la rue telle la reine d’Angleterre. Le monde lui appartenait. Radieuse et splendide, elle était plus attirante que jamais. Le seul problème était qu’il n’y avait personne pour l’admirer. Le gouvernement belge a décrété un nouveau confinement et les rues étaient à nouveau vides et mornes, la vie sociale inexistante. Et Ute ressentait un tel besoin d’impressionner !

Un souvenir lui est revenu, celui du bar clandestin qu’elle avait visité il y a quelques mois lors du premier confinement. Sa visite avait été très brève puisqu’elle était tombée sur un fou. Il croyait qu’une civilisation extraterrestre viendrait sauver l’humanité décimée par le virus. Avec la pandémie, les gens devenaient très sensibles à toutes sortes de théories complotistes. Effrayée, Ute s’était précipitamment enfuie du bar en se promettant de ne plus jamais y retourner.

Or, elle venait de changer d’avis. Ne serait-il pas agréable de sortir, de prendre un verre (une boisson non alcoolisée, évidemment) et de faire la connaissance de quelques nouvelles personnes ? Il y avait aussi autre chose qui la tentait. C’était un peu difficile à avouer, tellement ça paraissait immoral et inconvenant pour une femme enceinte.

L’effet des hormones n’influait pas seulement sur son humeur mais aussi sur son appétit sexuel. Ute, qui s’était jusqu’alors considérée comme une femme au désir normal, était désormais en proie à des fantasmes les plus osés. Bref, elle ne pensait qu’aux hommes du matin au soir. Elle aurait pu s’adresser à son ex-petit ami, Marco, pour assouvir ses désirs. Mais elle n’a pas osé. S’il découvrait qu’elle était enceinte de lui ? Elle ne le jugeait pas digne d’être père, tout au plus un progéniteur. Mieux valait ne pas tenter le diable. Mais que faire de ce désir incessant qui la rongeait ?

Un samedi soir, n’y tenant plus, Ute a enfilé sa robe la plus sexy. Comme son ventre ne commençait à s’arrondir que depuis peu, elle entrait encore dedans. Avec un maquillage quelque peu outrancier, elle ressemblait à une femme légère. Exactement ce qu’elle voulait. Ce soir-là, elle était déterminée d’avoir l’air non pas d’une future maman mais d’une vamp.

Le bar de l’Avenue de la Couronne avait beaucoup changé depuis la fois précédente. La décoration était devenue plus sophistiquée, les clients aussi. Le même barman affable servait les boissons à une cadence régulière. Ce soir-là, sur une scène improvisée au fond de la pièce, un concert se déroulait. Un travesti obèse chantait d’une voix de soprano des extraits de comédies musicales de Broadway.
« Ça aurait pu être pire », a jugé Ute après avoir commandé un jus d’orange, confortablement installée sur une chaise près du bar. « Je ne suis pas venue pour la culture, après tout ! »

Son corps vibrait d’impatience et ses sens affûtés enregistraient la présence de tout un chacun dans la pièce. Le désir ambiant de briser la solitude, de trouver de l’affection était facilement perceptible. Et aussi l’envie de s’enivrer et d’oublier. Ute palpait l’atmosphère telle une grande masse uniforme d’où émergeait de temps en temps les contours d’un individu précis.

Un homme costaud aux cheveux bruns a attiré son attention. Il a capté son regard et a levé son verre pour la saluer.
Ute a remué sur sa chaise, ce que l’homme a pris pour une invitation. Un instant plus tard, il s’est assis à côté d’elle en lui proposant un verre de vin. Il s’appelait Guy et il semblait à Ute qu’elle l’avait déjà aperçu dans le bar.
Boire de l’alcool était évidemment exclu pour elle.
« Je n’ai pas besoin de ça pour me sentir ivre, » lui a-t-elle expliqué. « C’est comme si, vous voyez ? C’est tellement grisant de sortir après être restée enfermée depuis des mois chez moi ! »

Guy lui a adressé un sourire complice. Ses dents étaient d’une blancheur éclatante. Il ne parlait pas beaucoup mais ce n’était pas grave. C’était peut-être même mieux, pensait Ute. S’il s’était révélé stupide et borné, ça aurait pu la rebuter. Alors que tout ce qu’elle désirait, c’était d’être séduite.

Le travesti obèse a laissé sa place à un chanteur folk qui jouait maintenant de la guitare pour divertir les clients. C’était une chanson connue, et le public s’est mis à chanter aussi. Guy a entonné le refrain d’une voix de baryton, étonnamment agréable. Ute l’a même trouvée terriblement excitante. La voix parlée n’a pas ce pouvoir. C’est le privilège du chant d’exprimer les émotions les plus intimes. En l’entendant, Ute ne pouvait plus résister. Ayant décidé de passer à l’attaque, elle a posé sa main sur le bras de Guy pour le tirer vers elle.

Au même moment, un rideau de couleur bordeaux qui se trouvait près d’eux et qui cachait sans doute l’entrée d’une pièce voisine s’est entrouvert. Une jeune femme, tenant dans ses bras un bébé, s’est avancée timidement, comme si elle hésitait à se joindre aux autres. Guy regardait le nourrisson avec curiosité, visiblement fasciné. Sa présence dans le bar clandestin était tout à fait incohérente. On s’attendait plus facilement à un strip-tease qu’à un bambin de quelques mois.

Guy fondait à vue d’œil devant cette image d’Épinal. Il n’a même pas remarqué qu’Ute était en train de le toucher. Une pensée fulgurante est venue à celle-ci, telle une évidence. Cet homme ne devait pas devenir juste un amant passager. Il ferait un très bon père aussi.

En prenant un air des plus chastes, malgré sa robe trop courte et son grand décolleté, Ute a ôté sa main du bras de Guy d’un geste bien décidé. En se frottant discrètement le visage, elle a fait disparaître son rouge à lèvres. Elle était certes enceinte mais pas idiote. Il faudrait faire patienter Guy un certain temps avant de se laisser conquérir. Pour qu’il ne s’attache que plus durablement.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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