Cher Franz Kafka.

First page of Kafka’s Letter to His Father
J’imagine aisément votre surprise à la lecture d’une lettre émanant d’un habitant du futur, qui plus est quelqu’un d’un pays qui vous est peut-être lointain. Je vous assure néanmoins que ma démarche est sincère, j’ai près de cent ans de moins que vous et malgré les années qui nous séparent, vous et moi, j’ai parfois l’impression de vous connaître. Je vous épargnerai évidemment les détails des démarches, fort pénibles il est vrai, qu’il m’a fallu pour réussir à vous faire parvenir cette lettre jusqu’à votre sanatorium en ce mois de juin 1920, mais je me réjouis d’avance que ma missive soit parvenue jusqu’à vous.
Je souhaite avant tout vous remercier pour vos écrits. Je crains, en écrivant cela, de susciter quelque colère, puisque je sais que votre intention est qu’ils soient détruits à votre décès. Mais je peux vous assurer qu’ils ont bien été préservés et qu’ils en valent la peine. Cent ans après, ils résonnent encore auprès de beaucoup de gens qui ont eu l’occasion de découvrir votre production littéraire. Et ils n’ont souvent pas pris une ride.
Je me suis reconnu dans le personnage de Grégor, victime d’un sort malencontreux l’ayant métamorphosé en insecte, et qui se soucie de ménager les peines de ses proches. Tout comme je me suis reconnu dans le personnage de Joseph K. que la justice désigne pour subir un procès et qui ne sait pas ce qu’on lui reproche ni comment se défendre puisque personne ne l’entend. Et j’ai frémi en m’imaginant être broyé par cette incroyable machine à exécuter les condamnés de la colonie pénitenciaire, que vous décrivez de façon si méthodique. Je pense d’ailleurs que nombreux parmi mes contemporains doivent se retrouver dans ces personnages, comme dans d’autres, qui entrent en résonnance avec le monde tel qu’il est aujourd’hui. Depuis l’époque où je vous écris, nous n’avons jamais été aussi connectés aux autres, tout autour de la planète, mais nous parlons souvent sans écouter réellement les autres autour de nous, comme on le voit dans certains de vos livres. Cette bureaucratie que vous avez décrite avec tant de précision, figurez-vous qu’aujourd’hui on peut l’accoler à un terme qui vous rend hommage : « kafkaïenne ». Comble de l’absurde, la plupart de ceux qui l’organisent ou l’amplifient prennent cet adjectif à la rigolade sans voir l’absurde de ce qu’ils contribuent à complexifier. Auriez-vous connu certaines institutions méconnues de la Belgique fédérale au XXIe siècle telles que la CoCoF ou la Communauté métropolitaine bruxelloise que vous auriez pu vous écrier que l’élève avait dépassé le maître.
Je sais également les difficultés du parcours de vie qui a été le votre, l’émancipation difficile de la présence paternelle écrasante, mais aussi vos peines de cœur et les difficultés permanentes d’une santé défaillante. Le parallèle avec la fragilité de certains de vos personnages face à un système terrifiant et omnipotent n’aura évidemment échappé à personne, soyez-en assuré. Mais ces écrits, qui ont été conservés, publiés, traduits, sont aujourd’hui devenus des classiques de la littérature occidentale ont permis de mettre des mots sur ce que vivent tant de gens. Grâce à eux, nombreux comme nous ont pu voir que nous n’étions pas seuls, et que même les combats les plus désespérés ne sont jamais perdus d’avance.
Vous n’êtes pas uniquement un auteur, mais avant tout un être humain qui a, à sa manière, dû faire face aux difficultés de son époque et de son environnement. Je sais ô combien la tâche était ingrate et sans relâche. J’espère surtout que vous pourrez recevoir ma lettre avec bienveillance et que si vous ayez encore des vélléités de détruire vos écrits dans votre cheminée, que vous reconsidériez la question. Je comprends que vous soyez critique envers vos travaux, mais sachez, cher Frank Kafka, que vous accéderez bientôt à l’immortalité. Cette lettre d’un lointain lecteur vous en apportera, j’espère, la preuve.
This text is dedicated to Veronika.
With all my love.






