Le mendiant de Bruxelles

(by Joaquim Tenreira Martins)

Grand-Place de Bruxelles.
Painting by António Cristóvão

Un vieux Portugais sympathique, monsieur Cunha, avait trouvé une façon originale de mendier à Bruxelles. Il avait décidé d’interpeler les passants en portugais, sa langue maternelle, bien qu’il connût le français et le néerlandais, les deux langues officielles de cette ville. Cette méthode lui réussissait. Il s’installait dans un lieu stratégique, aux environs de la gare Centrale, dans la rue Infante Isabelle, qui se trouve près de l’entrée de la Galerie Saint-Hubert et de la Grand-Place, passage presque obligé des touristes.

Monsieur Cunha partageait ce lieu de travail avec sept autres mendiants. Ils se relayaient régulièrement, ne pouvant s’y trouver plus de deux à la fois.<!–more–> Chacun possédait son horaire bien déterminé dont le respect était assuré par l’organisation des mendiants et sans-abri de cette zone, laquelle lui réclamait un loyer mensuel symbolique, mais réel, pour pouvoir utiliser cet espace.

Il n’avait pourtant pas été formé dans une école de marketing, mais avait compris tout seul que ses compatriotes, une niche de marché intéressante, seraient ses meilleurs clients. C’était un homme intelligent. Il lisait les journaux et spécialement le calendrier des réunions organisées au sein de l’Union européenne. Il prévoyait ainsi l’arrivée d’un grand nombre de fonctionnaires européens, dont les Portugais qui passeraient inévitablement devant lui pour aller dîner à la Petite rue des Bouchers, Chez Léon, au Bifanas ou au Marmiton. Il s’adressait aussi à ceux qui se dirigeaient vers la Grand-Place et qui allaient boire une trappiste à la Casa Manuel ou un vin chaud au Roi d’Espagne afin de se sentir plus ibériques dans ce melting-pot de la construction européenne.

C’était aussi un homme intuitif. Il détectait les Portugais à distance. Il avait l’habitude de les identifier. C’étaient les personnes d’âge moyen qui l’intéressaient et principalement les femmes, toujours bien habillées, bien coiffées, bavardes et exaltées quand elles se rendaient à l’étranger.

La main tendue d’un pauvre, mendiant en langue portugaise, en plein cœur de Bruxelles, laissait ces femmes tout à fait perplexes. Elles ne savaient comment réagir devant ce mendiant affable et bien éduqué. Elles lui posaient des questions, s’intéressaient à lui. Compatissantes, elles étaient surprises qu’à son âge, il dût encore demander la charité pour vivre. Jamais elles n’auraient pu imaginer qu’il y ait ici des Portugais nécessiteux, mendiant dans les rues de l’opulente ville de Bruxelles.

Comme tous les mendiants, monsieur Cunha parlait peu de sa vie. Il disait qu’il n’avait pas de lieu où dormir, qu’il passait les nuits dans le couloir de la gare Centrale ou, quand celle-ci fermait, en dessous des ponts, dans les creux d’escalier, dans des maisons abandonnées ou sur les bancs des jardins publics, en été.

L’obole était parfois plus importante qu’il ne l’espérait. Cela lui permettait de gagner de quoi vivre dans son respectable lieu de travail.

Au cours de leurs nombreuses visites à la Grand-Place de Bruxelles, Maria do Céu et Angela rencontraient monsieur Cunha dans son labeur quotidien. Elles en profitaient pour entamer la conversation.
– Ah, mais voilà monsieur Cunha !
– Je suis en train de travailler, comme vous pouvez le constater ! – répondait-il toujours d’un ton affable.
– Avez-vous déjà déjeuné ?
– J’ai déjà mangé quelque chose, mais si je me distrais trop, je ne gagne pas assez pour me sustenter. Je préfère travailler d’une seule traite et manger le soir, à partir de dix heures ; la nourriture me remplit l’estomac et me protège du froid et de la chaleur. Passé dix heures, c’est moins intéressant de rester ici. C’est une autre faune qui nous entoure. Ceux qui viennent alors jettent leur dévolu sur les vieux et les personnes sans défense comme moi. Ils nous attaquent et nous volent l’argent des aumônes pour acheter de l’alcool et de la drogue.
– Où allez-vous dormir cette nuit ?
– À la gare Centrale. J’ai un sac de couchage emballé dans un plastique que j’utilise pour passer la nuit. Mais, je dois me méfier de la météo. Le temps est tellement variable ici que les prévisions sont souvent erronées. On annonce du soleil et nous avons de la pluie. Dans les couloirs de la gare Centrale, le vent et le froid sont les compagnons qui nous bercent et avec lesquels nous devons dormir.
Maria do Céu et Angela commencèrent à s’intéresser à monsieur Cunha qui, malgré son apparence et une bonne constitution physique, devait déjà avoir un certain âge.
– Monsieur Cunha, vous devriez être pensionné…
– J’ai travaillé toute ma vie, mais je n’ai pas de pension. Je ne l’ai jamais demandée. Je ne sais même pas où la demander. Et je peux même vous dire que je ne veux pas le savoir. Quand mon heure sera arrivée, je partirai d’ici pour une meilleure situation.
– Monsieur Cunha, ne prenez pas les choses de cette façon… Si vous y avez droit, ce serait bon pour vous. Si vous avez travaillé toute votre vie et si vous avez l’âge, vous avez droit à une pension, comme tout le monde.
– Ceci est trop compliqué pour moi.

En fait, monsieur Cunha avait eu une carrière professionnelle assez longue. Au Portugal, il avait travaillé en tant que délégué médical, une profession qu’il avait beaucoup appréciée. Grâce à son caractère affable et sympathique, il avait réussi à créer des liens d’amitié avec les médecins qui l’invitaient à déjeuner ou à dîner, lors de ses visites. Il vivait pour sa profession à laquelle il consacrait trop de temps. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que sa femme soit tombée amoureuse d’un autre homme, plus jeune. Il ne supporta pas l’affront. En une fois il décida de la quitter. Il commença à dormir dans la rue et à vivre d’aumônes. Comme il n’avait pas d’enfants, il se sentait encore plus seul.
Il émigra en France et travaillait dans des cafés, des restaurants ou des hôtels. Il zigzaguait entre les multiples boulots qui se présentaient dans le vieux quartier de Saint-Germain-des-Prés qu’il finit par connaître comme les doigts de sa main. Il ne gardait pas le même travail plus de six mois C’était un éternel insatisfait. Colérique et exigeant, il lui suffisait d’un rien pour claquer la porte à la tête du patron. Il se considérait comme le roi des serveurs. Il inventait des cocktails aux goûts exotiques, très appréciés de la clientèle intellectuelle et bien-pensante de Paris.

Après quinze ans passés en France, il alla travailler à Amsterdam, toujours comme employé de restaurant, changeant constamment de patron.

Maria do Céu et Angela se présentèrent un jour dans mon bureau pour que je les aide à obtenir une pension pour cet homme, qu’elles appelaient le mendiant de Bruxelles. Je perçus, immédiatement, l’esprit désintéressé et empathique de ces deux dames, désireuses de faire passer monsieur Cunha du statut de mendiant à celui de pensionné.

– Si nous pouvons obtenir une pension, dis-je, nous pourrons facilement trouver une solution à son problème de logement. Il pourrait aussi bénéficier de la sécurité sociale, ce qui lui éviterait de continuer à mendier.

Monsieur Cunha avait rencontré deux anges, Maria do Céu et Angela. Elles m’encouragèrent aussi dans mes démarches, parfois très compliquées, pour fournir les documents exigés par les administrations respectives.

Selon les dispositions légales, la pension est demandée dans le lieu où réside la personne. Mais, monsieur Cunha ne possédait pas de résidence en Belgique, ni en France, ni en Hollande et, encore moins au Portugal, d’où il était parti depuis près de quarante ans.

Il fut nécessaire d’attendre longtemps avant d’obtenir des nouvelles positives. La persévérance de ces deux anges comme je les appelais, finit par permettre à monsieur Cunha d’obtenir le statut de pensionné.

Un beau jour, Maria do Céu et Angela se présentèrent à mon bureau, toutes contentes et désireuses de fêter cette bonne nouvelle. Elles étaient accompagnées de monsieur Cunha qui voulait me montrer son premier chèque, plié en quatre et soigneusement rangé dans le porte-monnaie où il mettait sa recette des journées de mendicité.

Le montant obtenu de la Caisse des Pensions n’était pas très élevé, mais il pourrait ultérieurement, avec le statut de pensionné obtenir auprès des autorités belges une résidence légale, le bénéfice de la sécurité sociale et d’autres avantages qui pourraient le soulager pour le restant de ses jours.

À peine assis, monsieur Cunha se leva immédiatement, car la bouteille de champagne qu’il portait dans la poche intérieure de sa veste prenait beaucoup de place et le gênait un peu.
– C’est pour vous, pour vous remercier de tout ce que vous avez fait pour moi, me dit-il ému, regardant en même temps ses protectrices.

Je n’ai pu m’empêcher de penser que ce sont elles qui lui ont offert la bouteille…
– Nous devons tous nous féliciter. C’est un véritable moment de joie et d’émotion. Aujourd’hui, nous avons tous droit au champagne ! – dis-je, attentif à rétablir l’équilibre pour que chacun d’entre nous reçoive sa juste rétribution.

Je pris quatre verres pour fêter cet heureux événement. Ce fut un très beau moment quand monsieur Cunha voulut porter un toast, levant son verre, des larmes aux yeux en disant lentement et avec beaucoup d’émotion :
– Merci à tous. Maintenant, je suis pensionné ! Je ne serai plus mendiant ! Je dois m’adapter à cette nouvelle vie ! Ce ne sera pas facile ! Votre aide fut pour moi une grande joie. Je vais rester à Bruxelles, mais j’aimerais garder votre amitié qui m’aidera à vivre les années que Dieu me donnera encore.

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