
Photo by Filip Kubík
Cher auteur jamais publié,
Je ne peux absolument pas dire que tu es mon auteur préféré puisque je ne t’ai pas lu. D’ailleurs, personne ne t’a lu puisque tu n’as jamais été publié.
Vous allez me dire : « Comment est-il possible d’admirer quelqu’un pour ce qu’il a écrit alors qu’on ne connaît pas une seule ligne de lui ? »
Je vais vous expliquer : je n’admire pas mon auteur pour ce qu’il a FAIT, mais pour ce qu’il EST. Il est… comment pourrais-je l’imaginer ? Pas du tout comme un héros de roman. Il n’est ni d’une beauté éclatante, ni d’une laideur repoussante. Il passerait plutôt inaperçu si on le croisait dans la rue.
Vous le voyez déjà ? Voilà, c’est précisément à cet auteur-là que j’écris.
Donc : Cher auteur jamais publié,
Permets-moi de t’exprimer mon admiration. Ce n’est pas parce que tes livres ne peuplent pas les rayons des bibliothèques ni parce que les éditeurs ne frappent pas à ta porte que tu es un auteur sans intérêt. Au contraire. Malgré tous les obstacles, l’indifférence des lecteurs et l’absence de critiques littéraires, tu ne te laisses pas décourager. Comme tu ne vis pas de ton écriture, tu as le privilège de créer pour ton propre plaisir. D’ailleurs, tu es ton unique et fidèle lecteur. Oui, tu te relis toujours. Peut-être es-tu un peu trop timide pour partager tes textes avec d’autres. C’est bien possible. De toute façon, ce qui est invisible n’en est pas moins précieux. Et le plus important est de créer, et non pas d’être admiré. Dans ton geste d’écriture, que certains pourraient considérer comme inutile, je perçois au contraire une beauté profonde.
J’entends déjà les objections : pourquoi se consacrer à une activité qui ne rapporte ni reconnaissance ni succès ? J’avoue que c’est un argument de poids. Et il faut y répondre avec autant de force et de conviction.
C’est que, tout simplement, le monde ne t’a pas rendu justice. Sois sûr que je vais y remédier en explorant et en fouillant les greniers et les caves, s’il le faut, pour y dénicher tes manuscrits. S’ils sont cachés, je vais les sortir au grand jour. S’ils sont perdus, je vais les retrouver. S’ils sont illisibles, je vais les déchiffrer.
Je sais déjà à quoi va ressembler ton œuvre. Elle sera authentique, crue et percutante. On ne pourra lâcher aucun de tes livres avant de les dévorer jusqu’à la dernière ligne. C’est que tu as du métier. Déjà enfant, tu noircissais des pages, inventant un journal imaginaire, puisque tu voyais bien que les tours de magie de ton esprit étaient bien plus excitants que la réalité fade qui t’entourait. Plus tard, tu as définitivement basculé vers la fiction. Ton genre de prédilection était le roman, évidemment, comme le mien. Avec ce sens instinctif de la beauté, tu t’acharnais, réécrivant et remaniant une page cent fois, s’il le fallait. C’est peut-être pour cela que tu n’as jamais terminé aucun de tes textes.
Cher auteur jamais publié, sache que ce n’est aucunement grave si tu n’es pas publié. Moi non plus, d’ailleurs, avec ma lettre maladroite et décousue, adressée à quelqu’un qui, au fond, n’existe pas.






