Six Mois

Six Mois

Six mois !  Seulement six mois à tenir.

Finalement, dans une vie, ce n’est pas si long que ça.

C’est presque un passage obligé dans certains métiers, mais je suis sûr que « 6 mois à Bruxelles » fera bonne impression sur mon CV.  Après tout, c’est pour ça que je suis venu.  Car quitter mon pays, ma famille et mes amis a été un déchirement pour moi.  Ils sont tout pour moi et j’ai construit tellement de choses là-bas.  Je me vois déjà de retour chez moi au terme de ma mission, pouvant dire que « je l’ai fait » et pouvant raconter ma vie dans cette ville autoproclamée capitale de l’Europe.

Mais cette ville, je ne l’aime pas.

J’y ai débarqué ce matin, en gare de Bruxelles-Central.  Tout de suite, je ne m’y suis pas senti à l’aise.  Il fait froid, il fait gris, les gens affichent une morosité à vous plomber le moral, et je me sens à la fois perdu et écrasé au milieu de cet imbroglio d’architecture contemporaine et de petites maisons anciennes au style indéfinissable ou dans ces rues minuscules aux noms si improbables et rigoureusement impossibles à mémoriser dans les deux langues.

C’est très déstabilisant : hormis peut-être la vitrine du Starbucks ou de quelque autre chaîne, rien ne ressemble à ce qui a toujours fait ma vie jusqu’ici.

Les premiers jours passent.  Mon image de la ville ne change pas.  Tenir, voilà le mot d’ordre.  Je commence déjà à décompter les mois qui restent.  Je sais très bien qui je suis.  Je ne suis pas d’ici et je n’ai rien à voir avec cette ville qui ne m’inspire rien.  Mon mot d’ordre est de rentrer chez moi le plus vite possible pour réintégrer ma vie d’avant, comme si rien ne s’était passé.

Voici déjà un mois que je vis ici.  Je commence un peu à m’habituer et j’ai récemment découvert quelques quartiers insoupçonnés, quelques havres de paix, un coin de nature par ci, un peu de chaleur humaine par là.

Deux mois déjà.  Je commence à rencontrer des gens, venus eux aussi d’horizons divers, et dont certains sont implantés ici pour de bon, certains même depuis près de trente ans.  J’ai du mal à les croire lorsqu’ils me décrivent leur bonheur d’habiter Bruxelles.  Je n’arrive pas à me projeter en eux et il m’arrive de me demander si ces gens n’avaient donc pas de vie bien ancrée auparavant, surtout pour un lieu si peu attachant.  Oh, bien sûr, il y a de petits plaisirs de temps en temps : un verre dans une taverne typique, la découverte d’un quelconque musée ou le calme de la ville à la nuit tombée, mais tout cela me semble tellement superficiel.  Néanmoins, les discussions de ces derniers jours m’ont quand même un peu troublé.

Aujourd’hui, cela fait exactement trois mois que mon calvaire a commencé.  Je soupire de soulagement à l’idée d’entrer à présent dans la deuxième moitié, me disant que le temps passera de plus en plus vite.  J’ai entamé la rédaction d’une liste des endroits intéressants de la ville ou des expériences que je dois absolument vivre avant mon départ.  Vite, il n’y a plus un instant à perdre.

Quatre mois maintenant.  Hier soir, en revenant d’une soirée mémorable en compagnie de nouveaux amis bruxellois rencontrés quelques jours auparavant, je suis passé juste devant la gare.  Je me suis rappelé que c’est là où je suis arrivé la première fois, mais aussi là où je prendrai congé de cette ville et de ses habitants.  C’est étrange, j’en ai eu un petit pincement au cœur et mon esprit s’est un peu embué en y pensant.  Finalement, on s’habitue à cette architecture hors du commun, et puis ça me ferait mal à présent de laisser tomber mes nouveaux amis.

Cinq mois.  J’ai fait récemment la connaissance de nouveaux expats comme moi, mais ceux-ci viennent d’arriver.  J’ai décidé de les prendre sous mon aile et je leur ai montré tous les coins et les recoins de Bruxelles, ainsi que les bonnes adresses.  Je pense que je suis devenu incollable à ce sujet.  Je me surprends même à marmonner quelques savoureuses expressions en bruxellois lorsque je suis contrarié.

Cinq mois et demi déjà.  Je reçois quelques messages de ma famille et de mes amis, s’inquiétant de mon absence de nouvelles depuis longtemps déjà, et me rappelant mon prochain retour au pays et l’impatience de nos retrouvailles.  C’est dingue, ils étaient complètement sortis de mon esprit.  Il faut dire qu’ici je n’ai plus vraiment une minute à moi : les sorties ou les balades occupent quasiment tout mon temps disponible.  Je ne sais même plus ce que j’ai fait de ma valise.

Cinq mois et trois semaines.  Depuis quelques jours j’ai développé une nouvelle routine pour mes déplacements : j’essaie désormais d’éviter complètement le quartier de la gare.  Ça m’angoisse vraiment.  Cette gare m’évoque mon départ désormais imminent, ce qui équivaut à une privation de ma liberté, au retour à ma vie d’avant.  Tout cela me semble désormais si terne.  J’ai beaucoup de mal à m’imaginer reprendre mes habitudes d’antan, et j’ai acquis la conviction que ma famille, mes amis et moi ne pourront plus vraiment nous comprendre.  J’ai tellement changé au cours des derniers mois, comme si le temps s’était figé autour d’eux tandis que j’avais continué à avancer.

Je voudrais pouvoir arrêter le temps pour moi aussi, pouvoir rester éternellement dans l’instant présent.  C’est aussi par facilité, pour ne pas être obligé de décider, car choisir c’est nécessairement renoncer à quelque chose.

Je voudrais pouvoir faire disparaître cette gare.  Ou plutôt la rapetisser et la garder quelque part, bien cachée dans un coin, histoire de pouvoir toujours revivre l’émotion du début et mon émerveillement des premiers instants lorsque j’ai débarqué dans cette ville merveilleuse.  Peut-être que ma mémoire me joue des tours, mais c’est ainsi que mon cerveau me présente le souvenir de mes premiers instants ici.  Puis soudain, tout se trouble, je ferme les yeux, pour ne surtout pas affronter la réalité ni le calendrier.

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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2 Responses to Six Mois

  1. Joshua says:

    Really funny and quite true! Even with my poor level in French I could understand this text. Great job, folks!

    Like

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