Lettre au père qui n’est pas le mien

LETTRE AU PÈRE QUI N’EST PAS LE MIEN

Picture by Vendula Lyachová

La lettre que j’ai écrite à Paul brûle dans ma poche. J’ai l’impression que tout le monde peut la voir, comme si mon pantalon était transparent. Être transparente, c’est justement ça, mon problème. Depuis toutes ces années que Paul est mon chef, j’ai l’impression qu’il ne me voit pas. En tout cas, pas telle que je voudrais être pour lui. Je sais, il a sa famille, ses deux fils, c’est difficile de m’immiscer dans son monde. Moi qui ne suis que son assistante.
Et pourtant, j’essaie de tout faire pour qu’il se sente au bureau comme chez lui. Dès que j’aperçois sa voiture se garer sur le parking, je cours préparer son café.

Un jour, au cours d’une réunion, il a proclamé devant tout le monde : « Personne ne sait faire le café comme Camille ! »
J’ai probablement rougi et balbutié quelque chose sur ce compliment que je ne méritais pas. Ça fait déjà deux ans mais je ne suis pas prête de l’oublier. C’est la seule reconnaissance que j’aie obtenue de lui.

Depuis longtemps, je souffre à l’idée que je ne suis rien pour lui. Il me donne tellement et je ne sais pas comment le lui rendre. Quand c’est la crise au bureau à cause d’un client, ce qui arrive régulièrement, il a toujours les mots qu’il faut.
— Hé, on se calme !

J’adore cette phrase. Elle fait son effet et tout le monde arrête de se crier dessus.
Paul ne laisse jamais un collègue me critiquer, même si j’ai fait une erreur. C’est lui qui s’en charge. Pas en hurlant mais par son silence. Ou par un soupir qu’il laisse échapper en regardant dans le vide alors que je me tiens devant lui. Le sentir si distant, c’est la pire des punitions pour moi. C’est sûr que je ne fais pas deux fois la même bêtise.

Paul est le père que je n’ai jamais eu. Sévère mais juste. J’aime ses mouvements posés, la lenteur avec laquelle il ôte son manteau le matin et le pose sur sa chaise. Sa présence me rassure, me fait baigner dans une sorte de bonheur serein. Tout est à sa place quand il est là. En son absence, je panique vite. Ces derniers temps, je suis de mauvaise humeur en fin de semaine et j’attends avec impatience que le lundi arrive enfin.
— On dirait que tu n’aimes pas les weekends, me taquine mon mari.

Et c’est vrai. Paul me manque comme un père que je ne suis autorisée à voir que de temps en temps. Comme le mien après la séparation des mes parents.
Je n’avais que quatre ans quand mon père est parti. Il a déménagé assez loin de chez nous, ce qui rendait notre relation compliquée. Il ne pouvait pas venir me voir souvent et d’ailleurs, avec sa nouvelle femme, il a fait rapidement deux enfants. Depuis ce moment-là, j’ai senti que j’étais de trop dans sa vie. Quand je suis devenue assez grande pour prendre le train seule et aller passer le weekend chez lui, il était déjà trop tard pour réparer la situation. Nous sommes devenus étrangers l’un pour l’autre. Les visites de politesse où je tuais le temps en jouant avec ses enfants et en me taisant dès qu’il s’approchait de moi étaient si pénibles que nous y avons vite mis fin par une sorte d’accord tacite. Maintenant, je ne reçois que rarement des nouvelles de mon père. J’espère qu’avec Paul, ce sera différent. Qu’il ne sortira pas de ma vie aussi facilement.

Ce soir, je lui donnerai la lettre dans laquelle je lui dis tout ce que je n’ai pas osé exprimer ces dernières années. Ce sera mon cadeau pour son départ à la retraite. Je déteste les célébrations avec les collègues, mais à aucun prix, je ne raterais celle-là. Je suis enrhumée et j’ai mal à la tête, mais tant pis. Je serai là. La fête de départ de Paul est ma dernière chance de lui faire comprendre à quel point il compte pour moi. À partir de ce soir, je compterai peut-être pour lui.

LES PLUS BEAUX SEINS DE LA BOÎTE

Vingt ans dans cette boîte. Je n’arrive pas à y croire. Plus on reste au même endroit, plus le temps passe vite. Je lève mon verre et trinque avec tout le monde. Le petit resto à la décoration fatiguée et à la cuisine un peu trop grasse est le point final de ma carrière.
— Merci tout le monde ! Et adieu…

Demain, au lieu de me prendre la tête avec les techniciens en sirotant le café de Camille, je vais rester au lit avec mon journal jusqu’à dix heures.
C’est comme ça que j’ai toujours imaginé le premier jour de ma retraite : au lit, sans bouger, profitant tranquillement de la matinée. Je n’ai jamais eu le temps de penser à autre chose, la boîte me prenait tout mon temps. Et toutes mes forces aussi.

Il paraît qu’il vaut mieux se préparer à l’avance à la vie pépère du petit retraité. Avant qu’elle vous explose à la gueule. Se trouver des trucs à faire, se faire des amis retraités eux aussi. C’est mal parti pour moi. La pétanque, j’ai toujours détesté ça. Aucune idée de ce que je vais faire de mes journées. Ma femme travaille toujours, les garçons ont quitté la maison depuis longtemps.
— Chéri, tu vas t’occuper du jardin ? Et n’oublie pas de planter les tomates…

J’entends déjà ma femme m’inventer toutes sortes d’activités inutiles pour remplir le vide de ma vie.
Heureusement, l’alcool que j’ai ingurgité ce soir noie toute mon angoisse. Je ne veux pas penser aux années d’ennui devant moi. Je veux juste faire la grasse matinée demain. J’ai tellement bossé que je le mérite après toutes ces années d’emmerdes au boulot.

Plus la soirée avance, plus le bruit monte. Thomas, assis face à moi, est beaucoup plus ivre que moi. Il a une raison spéciale de fêter mon départ. Dès demain, il prend ma place. C’est à lui que Camille préparera désormais le café du matin. Elle lui plaît mais je crois qu’elle ne s’en rend pas compte. Les seins de Camille font fantasmer tous les mecs de la boîte. Je ne les verrai plus et c’est Thomas qui va profiter de cette belle vue. Camille met souvent des pulls avec des décolletés pas possibles. Comme ce soir.

Le repas est fini et on continue de boire. Il n’y a plus rien d’autre à faire.
— Et celle-là, vous la connaissez ?

Thomas nous sert une blague après l’autre, on se croirait dans une émission de télé. Je ne l’écoute même plus. L’air du restaurant devient irrespirable. Ou c’est moi qui étouffe sous l’effet de l’alcool et de l’émotion.
Je regarde les visages que je connais par cœur depuis tant d’années. Ils sont rouges et démésurément gonflés, comme s’ils allaient exploser à la prochaine blague de Thomas. Tous font un effort désespéré pour montrer que c’était génial ce qu’on a vécu ensemble, alors que le plus souvent, c’était de la merde.

Thomas a vidé son verre de bière en rôtant légèrement. Je crois que ça a dégôuté Camille qui est assise à côté de lui. Elle se détourne de lui mais il se penche vers elle, voulant à tout prix retenir son attention. Ses yeux derrière ses lunettes ridicules brillent comme s’il était fou. Ce gars n’est pas méchant mais il n’est pas très malin. Pour libérer Camille, je lui propose d’aller prendre l’air.
— Camille, on va se fumer une dernière clope ?
Soulagée, elle accepte.

Devant le resto, il fait froid. Camille tremble dans son pull au grand décolleté. Est-ce que les femmes peuvent avoir froid aux seins ? Je ne me suis jamais posé la question. Je lui offre ma veste, sinon elle va geler. Elle sourit faiblement, ses doigts serrent la cigarette en tremblant. Comme d’habitude, elle ne dit rien. Mais on sent qu’elle a de la gratitude, c’est ce que j’ai toujours aimé chez cette fille.
On s’entendait bien pendant tout ce temps. Je sais peu de choses sur elle. Un mari et deux enfants, je crois. Elle a toujours l’air crevée mais c’est une bosseuse. Jamais malade, encore qu’elle n’arrête pas de se moucher ce soir. Elle éternue et, en sortant son mouchoir, un de papier froissé tombe de sa poche. Je me penche pour le ramasser.
— Garde-le, de toute façon, c’est une lettre pour toi.

J’hésite mais elle insiste.
— Ouvre-la ! Je pensais que je n’oserais pas te la donner. Et voilà, elle est tombée de ma poche.

Péniblement, je déchiffre son écriture. Je ne veux pas lui demander mes lunettes qui sont restées dans ma veste et, du coup, je vois tout flou. Il faut dire que la lettre est un peu confuse, je ne saisis pas bien le sens des mots. En plus, j’ai trop bu. Enfin, je comprends que c’est une déclaration d’amour.
Camille ? Amoureuse de moi ? Évidemment, je captais de temps en temps ses regards de chien fidèle mais je ne pensais pas que c’était de la passion. Quel con je suis ! Pendant toutes ces années, j’avais ses magnifiques seins à portée de main sans en profiter. Je n’ai jamais trompé ma femme, pas eu le temps pour ça. Mais maintenant… Il n’est peut-être pas encore trop tard pour profiter de la vie.

Camille coupe court à mes réflexions.
— Qu’est ce que tu fais demain ? Maintenant que tu ne bosses plus…

Elle me pose la question avec sa petite voix, sans doute gênée par mon silence. Ses paupières clignent à une vitesse inquiétante, on dirait qu’elle va se mettre à pleurer. Je me ressaisis.
— Merci, Camille. Ça me fait… plaisir.

Sans savoir pourquoi, je lui rends la lettre. Immédiatement, je me sens encore plus con. Ce n’est pas ce qu’elle attend, évidemment. Elle veut une réponse claire et nette à sa déclaration. Cette fille s’est dévoilée, c’est à mon tour de me déclarer moi aussi.
Je lance un regard rapide derrière moi. La porte du resto est fermée, personne ne peut nous voir depuis l’intérieur. Je l’attire vers moi et, d’un coup, je sens le poids de ses seins contre mon torse. J’ai envie d’y plonger ma tête et de sentir leur odeur.
— Moi aussi, je te veux, Camille. Tu veux qu’on se retrouve en tête à tête demain pendant ta pause de midi ?

MONDES PARALLÈLES

J’ai l’impression que je n’ai plus bougé depuis ce soir-là. Je me trouve encore devant le resto, pétrifiée par le froid et l’horreur. Paul se tient face à moi puis il me serre très fort. Mais pas comme un père, plutôt comme un vieux dégueulasse qui veut profiter de l’affection d’une gamine. C’est ce que je suis. Une gamine paumée, naïve au point que ça en est désespérant. Je me suis trompée sur toute la ligne au sujet de Paul. Mais comment l’accepter ? Ça fait déjà un deuxième père que je perds, ce n’est pas assez dans une vie ?

Ma bouche est ouverte comme si je devais lui répondre mais aucun son n’en sort. Jour après jour, je garde cette position absurde. Dans un autre temps qui s’écoule parallèlement à celui-ci, je mène une vie tout à fait normale en faisant tout ce qu’on attend de moi. Le matin, je me lève pour aller au boulot après avoir préparé le petit-déjeuner des enfants. Pendant la journée, je bosse tout en détestant secrètement Thomas, mon nouveau chef.

Je ne lui fais pas son café. Malgré ses protestations, j’ai tenu bon. Ça ne peut pas constituer une raison de licenciement, donc tant pis pour lui. Le soir, je prépare le repas familial et le samedi soir, je me montre câline avec mon mari comme je suis supposée l’être. On couche ensemble, il est content et s’endort rapidement. Moi, je regarde dans le noir en sentant la lettre à Paul brûler dans ma poche. Ma nuisette n’a pas de poche et j’ai déchiré la lettre le soir même, en sanglotant comme une hystérique, mais, malgré tout, elle est toujours là.

Ce soir-là s’est figé dans le temps et je ne sais pas où ranger ce souvenir encombrant de mon humiliation. Je dois faire quelque chose, sinon je le revivrai encore et encore et je vais devenir dingue.
— Tout va bien, Camille ?

Mon mari s’inquiète en me voyant distraite, comme il dit. Ce n’est pas de la distraction, plutôt un naufrage. De jour en jour, la terre ferme se dérobe un peu plus sous mes pieds. Mon mari, cet homme bon, ne peut pas le comprendre puisqu’il vit dans une dimension tout à fait différente. Avec lui, tout va bien tandis que tout va mal avec Paul.

Je n’ai plus revu Paul depuis la soirée fatidique, c’est peut-être pour ça qu’il ne sort plus de ma tête. Je dois faire une croix sur mes espoirs passés, accepter de ne pas avoir de père, définitivement. Éradiquer ce désir de ma tête.
Une fois que j’ai compris ça, les choses basculent instantanément. Comme si je savais ce que je devais faire, sans recevoir d’instructions. A midi, au lieu d’aller manger avec ma copine Véro à la cafète, j’attrape les clés de la voiture sous un prétexte bidon et je m’en vais. Je connais l’adresse, j’ai accès aux fichiers perso de tous les employés.

TANT PIS

C’est une autre femme qui gare sa voiture devant une maison coquette à l’autre bout de la ville. Elle est audacieuse et sait ce qu’elle veut. Elle n’est qu’à deux pas de tuer le père qui l’habite encore. La sonnette émet un son strident mais ça ne lui fait pas peur. Elle se tient devant la porte, sûre d’elle, sa respiration à peine accélérée.
— Camille ? Mais que fais-tu ici ?

Paul ne feint pas la surprise. Il l’attendait les premiers jours, ensuite il s’est dit qu’elle ne trouverait pas le courage.

Ça fait à peine un mois qu’il est officiellement retraité mais il a déjà pris un sacré coup de vieux. Son visage semble frippé, sa chemise est trop grande pour lui, comme si son corps flottait dedans, menu et déséché. Il affiche une gaîté forcée de vieux qui veut prouver que sa vie est pleine d’aventures. Mais cet effort lui donne des insomnies et ses yeux sont creusés de cernes.
Camille no2 ne répond rien. Il lui semble que son arrivée est suffisamment explicite en soi. Elle ne remarque pas les changements qui ont affecté Paul. Pour elle, il est simplement l’homme qu’elle doit séduire coûte que coûte.
— Tu veux du café ? demande Paul. Je viens d’en faire.

Camille hausse les épaules comme si ça lui était égal, puis prend la tasse qu’il lui tend. La main de Paul tremble légèrement, ses doigts effleurent les siens.
— Pour une fois, c’est moi qui te fais le café…

Il essaie de plaisanter pour reprendre leur relation là où ils l’ont laissée. Mais Camille ne réagit pas. Face à son silence et pour cacher son embarras, Paul s’efforce de paraître sûr de lui. Comme au temps où il était encore chef.
— Je te montre la maison, viens… Le jardin est méconnaissable. J’ai enfin le temps de m’en occuper et ma femme est ravie !

Pas à pas, Camille pénètre dans l’intimité du quotidien de Paul. Elle découvre le salon avec un immense canapé en cuir brun, des bibelots saugrenus posés ça et là, des photos de famille omniprésentes.
— Tu as déjà trompé ta femme ?

Camille regarde fixement un portrait encadré mais n’arrive pas à croire à l’existence d’une femme qu’elle n’a jamais vue en chair et en os.
— Non, ce sera la première fois.

Étonné par sa propre audace, Paul la prend doucement dans ses bras. Il hésite un peu, puis plonge sa tête dans le décolleté de Camille, comme devant le restaurant. Le souvenir de la fête de départ fait tressaillir Camille. Mais cela ne dure qu’une seconde. Elle balaie le passé d’un revers de la main pour rester concentrée sur Paul, sur ce qui lui arrive maintenant avec lui.

Elle n’aura pas le temps d’admirer des nouvelles plantes dans le jardin ni le gazon parfaitement tondu. Dans la chambre à coucher où Paul l’a amenée, son regard s’arrête une seconde sur un journal oublié sous le lit, contrastant avec l’ordre parfait qui règne dans la maison.
— C’est pour ta grasse matinée, remarque-t-elle avec douceur en imaginant les longues matinées solitaires de Paul.

Puis elle s’étend sur le lit comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Comme si sa visite devait se terminer ici et par ce geste. Elle se laisse guider par celui qui n’est plus son père, lui faisant aveuglément confiance. Dans les bras de Paul, elle ressent un soulagement vif, presque brutal, comme elle s’y attendait.
Ils font l’amour comme s’ils se connaissaient intimement depuis longtemps. Comme si travailler ensemble pendant des années n’était qu’un prélude pour devenir amants. Paul est surpris par l’aisance de Camille mais se garde de faire un quelconque commentaire. Il est d’une génération qui ne parle pas ouvertement de ces choses-là.

Ensuite, ils restent longtemps étendus dans les bras l’un de l’autre, presque sans parler. Paul caresse le bras de Camille avec ses doigts.
— Ça fait longtemps que tu en avais envie ? demande-elle à Paul.
— Oui ! Enfin, non… balbutie Paul. Depuis que tu m’as donné ta lettre. Ça a tout déclenché.

Quand il ne sait pas quoi dire, il préfère ne pas mentir. Même s’il pense que Camille voudrait sans doute qu’il lui dise qu’il était amoureux d’elle depuis longtemps, comme les femmes aiment l’entendre.
Camille réfléchit. Elle ne voit pas ce qui, dans sa lettre, a pu provoquer le désir de Paul.
— Et… qu’est ce qui t’a fait penser que je voudrais venir chez toi ?

Elle est prête à poser toutes les questions qu’il faudra. Paul sent sa détermination et se creuse la tête pour y trouver des bribes de la lettre dont il a presque complètement oublié le contenu.
— C’est ce que tu m’as écrit, non ? Que tu voudrais partager ma vie, sans me prendre à ma famille… dit-il après une longue hésitation.
— En fait, je te voyais plutôt comme un père. Plus maintenant, c’est sûr. Mais quand on travaillait ensemble, c’était ça : tu me punissais ou tu me protégeais. Comme si j’étais ta fille. Je ne me sentais pas comme une adulte avec toi. Coucher avec toi ne m’a jamais traversé l’esprit.

Paul se fige. L’explication de Camille le plonge dans un profond embarras. Il avait vraiment compris sa lettre de travers.
— Excuse-moi. J’avais un peu bu ce soir-là. Et puis je n’avais pas mes lunettes.

Après cet aveu, il se sent très bête, surtout qu’il est tout nu. Au lit avec sa secrétaire et non pas avec Camille qui l’aime depuis toujours. Il n’a qu’une envie, c’est sortir de là pour ramasser ses vêtements et raccompagner cette femme qui lui est étrangère.
— Bon, qu’est-ce qu’on fait ? Si tout ça n’est qu’un malentendu… finit-il par dire timidement.

Camille pouffe de rire et l’embrasse.
— On continue, non ? Mais une autre fois. Maintenant, il faut que je retourne au boulot. Sinon, je vais me faire engueuler par Thomas. S’il savait pourquoi j’ai du retard…

Elle s’esclaffe à nouveau. Paul se demande si revoir Camille est une bonne idée, maintenant qu’il sait comment les choses se sont vraiment passées. Puis il la regarde longuement pendant qu’elle se rhabille, tel un papillon qui revient dans son cocon gris. Une femme comme ça ne se refuse pas, pense-t-il.

Devant la maison, en démarrant sa voiture, Camille lui fait un signe de la main. Il lui envoie un baiser. Dans le rétroviseur, Paul semble petit mais sa silhouette est ferme et ses gestes déterminés. On dirait qu’il a rajeuni. Le retraité esseulé a fait place à un homme dans la force de l’âge.

En traversant la ville, qui est vide et morne en ce début d’après-midi, Camille se demande si elle devrait avoir des remords. Elle repense à son mari, à ses enfants. Non, aucun remord. Au contraire, elle n’a pas ressenti une telle sérénité depuis longtemps. L’équilibre de ses mondes parallèles est désormais rétabli. Elle a un deuxième homme dans sa vie et tant pis si ce n’est pas son père.
Après ce premier rendez-vous, c’est une autre histoire qui commence. Elle sera ponctuée de rencontres clandestines, d’étreintes passionnées et brèves, de confidences mutuelles qui leur feront du bien à tous les deux. Camille contemple son propre sourire dans le rétroviseur, puis freine brusquement pour ne pas écraser un chat qui traverse la route sans se dépêcher, ignorant le danger.
— Tu as frôlé la mort ! lui lance-t-elle en rigolant et elle accélère à nouveau.

Elle savoure cette légèreté soudaine en fredonnant un tube de l’été passé.

Veronika

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