Voler comme un ballon de foot

Quand Papa a déposé les packs de bière dans le caddy, il a dit : « C’est le jour le plus important de ta vie. Enfin, pour l’instant. Tu n’as que cinq ans, évidemment. Mais je veux que tu saches que c’est un jour… comment dirais-je… historique. Oui, historique ! »

Après, il a pris encore quelques paquets de chips et nous sommes allés payer.

J’ai réfléchi : le jour le plus important de ma vie ? Puis j’ai demandé : « C’est pour ça que tu as acheté tous ces paquets de chips ?
– Évidemment, » a répondu Papa en farfouillant dans son portefeuille.

De retour à la maison, j’ai couru vers Maman qui était occupée une fois de plus avec mon petit frère. Je ne sais pas pourquoi elle s’intéresse tellement à lui. Il ne dit jamais rien et ne marche même pas. En gros, il ne sert à rien, à part à faire caca. Dès qu’il en fait un, Maman entre en extase : « Mon chéri, quel beau caca tu nous as fait ! » Je ne sais pas pourquoi elle dit « nous » parce que je refuse catégoriquement l’idée que le caca de mon frère me concerne de quelque manière que ce soit.

« Maman, Maman ! je crie. Papa a acheté plein de chips ! C’est la journée des chips et c’est hystérique ! »
Maman est trop occupée avec les excréments de mon frère pour m’écouter.

Papa qui arrive derrière me corrige : « C’est pas la journée des chips mais la journée du foot ! On verra ce soir qui sont les vrais mecs. Les Bleus ou les Rouges ! »

Ce matin, j’ai mis mon T-shirt préféré. Il est de couleur rouge. Plus l’heure du match approche, plus Papa me regarde mécontent.
« Tu ne peux pas changer de T-shirt ? me demande-t-il.
– Oh ! réagit Maman. Son T-shirt n’est pas sale. Tu trouves pas que je fais assez de lessives comme ça ?
– Quand même ! proteste Papa. Ce soir, c’est le match. Mes amis viennent. Il ne va pas porter un T-shirt de cette couleur ! »
– Si ça ne te plaît pas, dit Maman, t’as qu’à vider la machine à laver. Elle a fini de tourner et comme il fait beau, tu peux étaler le linge dehors. »

Papa grogne quelque chose d’incompréhensible, ne va pas étaler le linge et moi, je peux garder mon T-shirt.

Je suis tout excité à l’idée du match ce soir. La maison sera pleine d’amis français de Papa. Maman fermera les fenêtres pour que nos voisins belges n’entendent pas leurs cris. Mon frère ira au lit très tôt et personne ne regardera combien de chips j’ai piqué dans le bol posé sur la table devant la télé.

Mon père est Français et ma mère est Française. D’après eux, je suis Français moi aussi.

Ne le dites à personne mais en réalité, je suis Belge. Comme mon copain Philippe Sterckx et ma copine Mathilde de Vanverstraeten de la plaine de jeux. Parce que moi, je suis né à Bruxelles ! Si mon père est Français, il n’a qu’à déménager en France. Moi, je suis pour les Diables rouges et ce soir, NOUS allons gagner !

Quand le soir approche, la tension monte. Papa met les bières au frigo et Maman range les jouets qui traînent par terre dans le salon. Je fais semblant de l’aider mais en réalité, je disperse des pièces de Lego sur le sol. J’adore voir les amis de Papa pousser des petits cris lorsqu´ils marchent dessus. Je suis sans merci, ils n’ont qu’à soutenir les Diables comme moi.

Papa est très content d’avoir pu inviter autant de Français à la maison pour la demi-finale de la Coupe du monde. Au petit déjeuner, il a déclaré : « Ce soir, pas de Belges à la maison ! »

Un instant, j’ai cru qu’il me regardait avec un peu plus d’insistance que les autres membres de la famille. Comme si moi, à mon âge, je pouvais inviter mes potes à la maison comme je voulais. Si je pouvais – je me mets à rêver un bref instant – j’inviterais Philippe Sterckx et Mathilde de Vanverstraeten. On mettrait tous les trois nos T-shirts de Diables et on boirait du Kidibul en regardant les Français perdre. Dommage que ce n’est qu’un rêve.

Quand mon frère prend son bain du soir, les premières sonnettes retentissent.
« Je vais ouvrir ! crie Papa.
– Vas-y, répond Maman. Je suis en train de donner le bain au petit ! »

Maman ne veut jamais laisser mon frère seul. À cause de ça, je n’ai pas encore pu tester combien de temps il tiendrait sous l’eau sans respirer. Je parie que ce ne serait pas aussi longtemps que moi. Mais avec cette surveillance constante, c’est impossible à prouver.

J’entends les voix depuis l’entrée.
« Jeannot !
– Polo ! »
On entend le bruit d’une bise, suivi un peu plus tard par le bruit d’une bouteille de bière qui s’ouvre.

À nouveau, la sonnette retentit.
« Jeannot !
– Dédé ! »
À nouveau la bise et la bière.

Une troisième sonnerie.
« Jeannot !
– Véro ! »
Véro est une collègue de mon père qui ressemble à un mec mais qui ne se rase pas la moustache, donc ça pique chaque fois qu’elle me fait la bise. Elle ne rate pas un seul match et hurle le plus fort de tous quand c’est la France qui gagne.

« J’ai entendu chanter la Marseillaise dans la rue, annonce Véro, radieuse.
– Hé, les gars, on n’est pas les seuls dans le quartier ! »

Papa donne une tape dans le dos à tout le monde. Il me fait presque tomber par terre mais je tiens bon. Les Diables eux aussi doivent affronter une horde de Français ce soir.

Tous s’installent sur le canapé, hypnotisés par l’écran de télé. Ils remarquent à peine Maman qui vient leur faire la bise avec mon frère dans les bras.

Véro regarde un instant mon frère et lui demande : « Tu vas jouer au foot quand tu seras grand ? » Mon petit frère répond : « Hé hé. » Ça ne vaut pas la peine d’essayer d’avoir une conversation avec lui. Véro abandonne et se concentre à nouveau sur les pubs à la télé.

« Ça va chauffer ce soir, les mecs ! » s’écrie-t-elle.

Maman prévient Papa : « Si vous réveillez le petit, c’est toi qui iras le rendormir. » Puis elle disparaît avec mon frère dans sa chambre au premier étage.
Papa n’en fait pas grand cas et s’exclame : « Les gars, c’est quand même dommage. Pourquoi on doit regarder le match à Bruxelles ? Alors qu’on aurait pu le regarder sur un grand écran dans un bar à Paris ou sur les Champs-Élysées.
Qu’est-ce qu’on fout ici, putain, je me le demande ? »
Polo répond : « C’est clair, à Paris, c’est mieux ! T’aurais dû rester là-bas et vivre avec tes deux gosses dans un deux-pièces de 40 m². Ça aurait été tellement mieux que ta grande maison avec jardin à Auderghem… »

J’aime bien Polo, il a le sens de l’humour. Papa fait une grimace et ne répond rien. Il a quitté Paris il y a six ans parce qu’on lui a proposé un super boulot super bien payé à Bruxelles et il n’a pas pu refuser. Régulièrement, il se plaint que ses collègues belges ne l’aiment pas parce qu’il est Français. Et il dit que tout est moins bien en Belgique qu’en France. Moi, quand je vais à Paris chez ma Mamie, je trouve au contraire que tout est moins bien là-bas. Ma Mamie ne me donne pas de bonbons et elle n’a pas autant de jouets que nous à Bruxelles.

Le match a commencé. Les Diables se battent comme… des diables. Plus d’une fois, ils ont été près de marquer un but mais ces sacrés Français ne les ont pas laissé faire. Pour les venger, je me mets devant la télé pile au moment où un joueur français approche dangereusement du but belge. Je me suis entraîné à le faire et je le réussis presque chaque fois.
« Pierrot, dégage ! hurle Papa. Ça y est, ils n’ont rien pu voir. Je suis content.
– Jeannot ! dit Maman avec indignation. Le petit bon à rien s’est enfin endormi et elle est redescendue.
– Il n’a qu’à se mettre ailleurs ! répond mon père, furieux.
– Je voulais juste mon nounours ! » Je me mets à pleurnicher et ça fonctionne comme toujours. Maman me prend dans ses bras et j’en profite, pour une fois qu’elle n’est pas accaparée par mon frère.

Le temps passe, c’est la mi-temps et toujours pas de but. Pendant la pause, Papa va chercher un nouveau pack de bière dans le frigo. Il ouvre la fenêtre que Maman avait soigneusement fermée.
« Il fait chaud à crever ici ! » répond-il quand elle proteste.

En face, il y a un bar où des gens suivent le match. Papa les observe un instant : « On les entend pas, c’est bizarre. Les Belges n’arrivent même pas à regarder un match correctement. » Il veut dire que les gens dans le bar ne hurlent pas aussi fort que lui.
Il leur crie depuis la fenêtre : « Ce soir, on vous aura !
– Ferme immédiatement cette fenêtre! » lui ordonne Maman.

Papa rigole mais s’exécute. Tout le monde dans le salon rigole aussi, Dédé, Polo et Véro. Ils trinquent et c’est la fin de la mi-temps. Plus personne ne s’assoit, ils sont tous debout et ne quittent pas la télé des yeux une minute. La tension est à son comble. Plus besoin de regarder le match, je devine tout ce qui se passe à leurs réactions plus au moins bruyantes. Papa commente le moindre mouvement des joueurs. Je n’ose plus bloquer la vue de la télé aux autres. À présent, Papa est trop déchaîné et pourrait me donner une baffe.

Je reste dans les bras de Maman et pendant que je me laisse cajoler, quelque chose d’horrible arrive sur l’écran. Un joueur français avec un nom improbable d’Umtiti a donné un grand coup de tête dans le ballon. Celui-ci s’envole, je vois sa trajectoire en ralenti, il vole – et finit dans le but des Diables. Les Bleus ont marqué !

Papa saute de joie jusqu’au plafond, puis embrasse Dédé. En jetant un coup d’œil narquois à Maman, il ouvre vite la fenêtre. Il crie en direction du bar de l’autre côté de la rue : « On vous a eus ! » Comme seule réponse, un silence mortel. Papa referme la fenêtre et ne regarde surtout pas Maman qui fronce les sourcils.

Les Diables se démènent mais les Français concentrent tout sur la défense et ne laissent pas un seul joueur de l’équipe adverse approcher leur but. Une minute avant la fin. 30 secondes. 10 secondes. Perdu.

Papa hurle comme un possédé, embrasse Véro qui embrasse Dédé qui embrasse Polo.
« On a gagné ! scandent-ils. Papa se fiche de tout maintenant. Il ouvre grand la fenêtre et crie de toutes ses forces : « Six ans de souffrances ! Enfin, vous me les avez payés ! »

Maman n’essaie même plus de l’arrêter, elle sait que ça ne sert à rien. Elle se demande sûrement comment elle va dit bonjour aux voisins demain. Puis elle aperçoit les larmes sur mon visage. Elle les essuie et me serre contre elle en disant : « N’aie pas peur. Demain, ton Papa sera à nouveau normal. »

Je continue de pleurer et me laisse finalement emmener dans ma chambre pour dormir, sans faire de bise ni à Papa, ni à Véro, ni à Polo, ni à Dédé. Ils sont toujours aussi déchaînés et ne prêtent pas attention à moi. Heureusement parce que si Papa remarquait que je pleurais au moment de la victoire des Bleus, j’aurais un gros problème.

Le lendemain, Papa m’a acheté un T-shirt bleu. Puis il m’a pris en photo pour me mettre sur sa page Facebook. Il y a rajouté un drapeau français avec une grande inscription dessus : « Tous en finale ! » En me montrant la photo, il m’a dit qu’il était très fier de moi et que j’étais son petit Français chéri.

Je dois porter ce T-shirt tout le temps, c´est une horreur. À la plaine de jeux, mon copain Philippe Sterckx et ma copine Mathilde de Vanverstraeten refusent de jouer avec moi. J’ai essayé de leur expliquer que j’étais Belge comme eux mais ils ont pointé du doigt mon T-shirt bleu et m’ont tourné le dos. Je me sentais seul et triste.

Finalement, je n’ai plus tellement envie d’être Belge. Je voudrais plutôt devenir un ballon de foot qui se lance tout seul en l’air et vole très très haut sans tomber dans le but de personne. Ce serait encore le mieux pour tout le monde, pour les Français comme pour les Belges, non ?

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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