L’avenue des poètes perdus


« C’est vraiment ça que tu comptes mettre ? » Justine n’en revenait pas de voir Pauline habillée ainsi. Son amie arborait un pull au décolleté plus qu’audacieux, noir et très près du corps. Son style vestimentaire habituel n’était pas ce qu’on pourrait qualifier de sobre mais là, c’était vraiment exagéré.

« Si je veux réussir mon examen chez Claes, je dois m’habiller sexy, » expliqua Pauline.

« C’est ton look qu’il est censé évaluer ? Je pensais qu’il était prof ! » Justine avait sa voix indignée que Pauline lui connaissait bien depuis l’école primaire où elle s’étaient connues il y a exactement treize ans.

Pauline aurait compris qu’on lui parle ainsi dans son petit village de province. Dans sa famille, on avait des idées très arrêtées sur ce qu’une jeune fille devait porter comme vêtements. Mais depuis que les deux amies étaient parties à Bruxelles pour leurs études, elles s’étaient promis de ne plus se laisser atteindre par les jugements d’autrui. Pour toutes ces raisons, Pauline était très irritée par le ton accusateur de Justine.

« Si je connaissais Maeterlinck sur le bout des doigts, j’aurais une chance de réussir, même habillée en torchon. Mais ce n’est pas le cas. Donc, pour me faire bien voir, je dois faire un effort. » Pauline affichait un air supérieur, comme si elle avait affaire à un malcomprenant.

Devant le regard foudroyant de Justine, elle ajouta :« Depuis quand es-tu si obsédée par la morale ? Du point de vue de l’évolution de l’espèce humaine, la vertu n’a aucun sens, tu le sais bien. »

Elle devait se sentir vraiment acculée pour utiliser ce genre d’arguments. Les théories scientifiques n’étaient pas son fort.

Justine était piquée au vif parce qu’elle se passionnait pour la théorie de l’évolution depuis qu’elle étudiait la biologie. « Pense plutôt à ta dignité de femme ! » rétorqua-t-elle.

Comme cela sonnait bien – la dignité de femme. Justine n’était pas sûre de savoir exactement ce que ça voulait dire mais elle espérait que cela ferait changer d’avis son amie qui se transformait en vamp devant ses yeux, ce qui lui inspirait à la fois dégoût et désespoir.

« Ma dignité de femme souffrirait bien plus si je devais rater mon examen. À l’unif, c’est la loi du plus fort, tu vois ? Soit je réussis, soit je suis virée. La morale, on s’en fout. » Pauline continuait ses élucubrations vaguement darwiniennes tout en enfilant une jupe qui lui cachait à peine les fesses. Elle sourit à son reflet dans le miroir, visiblement contente de l’effet qu’elle produirait sur son vieux prof friand de jeunes filles.

Devant tant de mauvaise foi, Justine baissa les bras.

« Si tu es prête à bafouer des années de combats féministes, c’est ton affaire, » conclut-elle sèchement la discussion.

Pauline jeta un dernier coup d’œil dans le miroir.

« Évidemment que ça ne t’est pas égal. Tu es furieuse. Je te connais trop bien pour ça. Mais ne me laisse pas tomber à cause d’un pull sexy. J’ai besoin de toi ! »

Pauline craignait que le vieux Claes ne soit si excité par sa minijupe qu’il s’enhardisse à lui pincer les fesses. Elle ne voulait pas rendre cet homme complètement incontrôlable.

Mais comment faire ? Le plan qu’elles peaufinèrent ensemble était simple. Pauline se rendrait au domicile du professeur avec son accoutrement sexy et son sourire naïf de jeune étudiante. Dix minutes plus tard, Justine sonnerait chez le professeur. Jouant l’amie studieuse mais un peu idiote, elle prétexterait qu’elle vient chercher Pauline pour aller étudier à la bibliothèque. Sur ce, Pauline lui signalerait gentiment qu’elle était venue beaucoup trop tôt. Justine se confondrait en excuses et le professeur, bien sûr, la laisserait attendre là. Sa présence calmerait les ardeurs du vieux lion. Le plan était infaillible.

Le lendemain, Justine sortit du tram 7 et se dirigea vers l’avenue Maurice Maeterlinck. C’est marrant, pensa-t-elle, c’est un examen de littérature sur Maeterlinck et le professeur habite l’avenue Maeterlinck.

Pourquoi M. Claes organisait-il des examens chez lui plutôt qu’à l’université était une autre question. Officiellement, ses vieilles jambes souffrant d’arthrite l’obligeaient à se déplacer le moins possible. Cependant, ses étudiantes prétendaient que, dans son appartement bourré de livres et d’affiches de femmes nues, il se permettait avec elles des familiarités extravagantes.

Justine s’était indignée quand Pauline lui avait raconté cela.

« Pourquoi est-ce que personne ne le dénonce ? » s’écria-t-elle.

« Parce que c’est difficile à prouver. Parce que les filles ont peur de se faire casser. Et puis c’est juste un examen de première année, » dit Pauline sur un ton rassurant, comme s’il s’agissait d’un mauvais moment à passer.

Mais pour Justine, c’était grave. Si elle avait finalement accepté d’accompagner son amie, ce n’était pas pour lui rendre service. C’était pour dénoncer le vieux vicieux qui abusait impudemment de son pouvoir. Sans rien dire à Pauline, elle avait décidé d’enregistrer le professeur sur son téléphone. Il lui suffirait d’appuyer sur le petit bouton quand elle franchirait la porte de la maison. Le vieux Claes lâcherait sûrement une phrase ou deux qui lui serviraient de preuve pour le dénoncer à l’administration de l’université. Cette mission salutaire lui ferait rater son cours de biologie mais ça valait le sacrifice.

Malheureusement, au numéro 15 de l’avenue Maurice Maeterlinck, aucune sonnette ne portait le nom de Claes. Il y avait un certain Vanderwinkel et aussi un Dumitrescu mais pas de Claes. Justine, dans son élan de justicière, avait dû se tromper de numéro. Son cœur se mit à battre mais elle s’ efforça de rester calme. Elle allait tout simplement vérifier tous les noms sur les sonnettes dans la rue et elle finirait bien par trouver le bon. Pauline était dans la maison du professeur depuis dix minutes. Elle allait sûrement encore tenir cinq minutes sans se faire violer.

Justine parcourut toute l’avenue Maeterlinck mais pas de trace de la maison du professeur. Elle imaginait son amie dans toutes sortes de situations embarrassantes. Puis elle pensa à la colère de Pauline qui ne manquerait pas de s’abattre sur elle si elle ne trouvait pas cette misérable maison. La sueur se mit à couler le long de son dos. Rien de l’autre côté de la rue non plus. Aucun Claes spécialiste de Maeterlinck ne vivait avenue Maeterlinck.

Elle essaya d’appeler Pauline mais son numéro ne répondait pas. Évidemment, elle avait mis son téléphone sur silencieux.

Justine arpentait Schaerbeek au gré du hasard, espérant voir son amie émerger de quelque part. Puis son téléphone sonna.

« Où es-tu ? » Pauline hurlait, elle était visiblement dans un état d’hystérie avancé.

Justine essaya de lui expliquer en quelques mots simples et clairs ce qui lui était arrivé. Non, elle n’avait pas oublié. Non, elle était là à temps. Oui, elle avait la bonne adresse.

« Avenue Émile Verhaeren 15 ? » lui demanda sèchement Pauline.

Justine se tut, sidérée par l’énormité de son erreur. Elle avait pris un poète pour un autre. Certes, Émile et Maurice se connaissaient. Dans le temps, ils étaient même de bons amis. Mais pas au point de partager une avenue. Ils en avaient chacun une à Bruxelles, l’une pas si loin de l’autre.

« Mais c’était bien un examen sur Maeterlinck, non ? » demanda Justine, hébétée.

« Oui, un examen sur Maeterlinck qui avait lieu à l’avenue Verhaeren, » précisa Pauline, toujours furieuse.
Le soir même, son amie lui montra le texte qu’elle avait dû analyser lors de son épreuve. C’était un extrait de La sagesse et la destinée de Maeterlinck qui parlait opportunément de la vertu et commençait ainsi: Le bonheur est une plante de la vie morale bien plus qu’une plante de la vie intellectuelle…

« Pendant tout ce temps, le vieux Claes avait sa main sur mon genou. Je te jure… » se lamentait Pauline.

« Ce pervers devrait prendre cette phrase un peu plus au sérieux, » dit Justine, dépitée.

Elle n’osa pas avouer à son amie son plan secret qui était d’enregistrer le professeur. Elle se sentait suffisamment ridicule pour ne pas en rajouter.

Néanmoins, grâce à son sacrifice, Pauline réussit son passage en deuxième année, où elle ne serait plus importunée par des vieillards immoraux. Justine par contre, depuis qu’elle avait raté son cours de biologie pour aller se perdre dans Schaerbeek, fut prise en grippe par son professeur, très à cheval sur la présence des étudiants. Et bien qu’elle connaissait la théorie de l’évolution sur le bout des doigts, elle faillit échouer à l’examen.

Veronika
Photo: By Vendula Lyachová

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