Les Rituels Urbains

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Je n’ai pas besoin de regarder ma montre en allant au travail. Pour savoir quelle heure il est, il me suffit d’observer les autres voyageurs du métro. Si je suis à temps, je monte dans le wagon avec un homme au visage cruel et impassible qui rappelle vaguement un zombie. Dans sa barbe se perdent  des miettes de son petit déjeuner, ce qui me rassure quelque peu. À la chair humaine, il préfère visiblement une couque.

En cas de retard, je profite de la compagnie de deux amies, une blonde et une brune, qui ne cessent de s’échanger des confidences en chuchotant. Je ne sais jamais laquelle écoute laquelle, on dirait qu’elles parlent toutes les deux en même temps.

Et si je suis en avance ? Eh bien, je ne sais pas car cela ne m’arrive jamais. Parfois, je pense que la ville ne s’éveille qu’au moment où je sors de mon lit. Elle me prépare son petit spectacle quotidien entre 8 h et 8 h 30. Avant, il ne se passe absolument rien puisque je suis endormi.

Depuis quelque temps, un nouveau voyageur a fait irruption dans ma routine matinale. Ou plutôt une voyageuse. Elle a un aspect des plus agréables et son regard est le plus doux de tous ceux que j’ai pu croiser sur la ligne 5 du métro bruxellois. Elle monte une station après moi, s’assoit toujours sur le deuxième siège à gauche de la porte et sort un livre de son sac à main.

J’ai mené ma petite enquête pour connaître ses goûts littéraires. Chaussé de mes lunettes, je me suis assis juste en face d’elle pour tenter de déchiffrer le titre au dos de son livre. On dirait qu’elle est éprise de littérature russe. Après des nouvelles de Tourgeniev, elle a courageusement entamé  Crime et châtiment. Ça lui prendra un certain temps puisqu’elle ne peut le lire qu’entre les stations Hankar et Gare Centrale, où elle descend. Ça avance quand même, elle est déjà à la page 83.

Mais la question que je me pose est la suivante : comment peut-on se concentrer sur les dilemmes moraux et existentiels à 8 heures du matin dans une rame de métro, en compagnie d’un zombie et de deux pipelettes narcissiques ? C’est un mystère qui me fascine de plus en plus.

Dimanche dernier chez Filigranes, je me suis surpris à feuilleter Anna Karénine. J’ai fini par l’acheter pour faire moi-même l’expérience d’une lecture sérieuse pendant mes trajets quotidiens. Pourquoi ne pas profiter de cette occasion pour élargir mes horizons culturels plutôt que d’épier les autres voyageurs ?

Hélas, j’avoue m’être complètement perdu entre les Vladimir Petrovitch et les Piotr Vladimirovitch. Les Russes ne sont pas pour moi ou alors ils doivent changer de nom pour s’appeler comme tout le monde – Claudette ou Bernard. Il est vrai qu’on voit mal Claudette Karénine se jeter sous un train à cause d’un amour malheureux. Mais ceci est une question de goût. Pour ma part, je n’ai jamais eu envie de me jeter sous un train et je ne m’en porte pas plus mal.

Une autre déception que j’ai dû affronter était que ma voyageuse éprise de littérature russe ne s’est jamais intéressée à mes lectures. Pourtant, j’occupais invariablement le siège en face d’elle, dans l’espoir qu’elle lève les yeux pour scruter le nom de l’auteur sur la couverture de mon roman. Jamais. Je pourrais agiter mon livre devant son visage en poussant des cris de cerf en rut, elle ne le remarquerait pas.

Quand je m’asseyais à côté d’elle, ce n’était guère mieux. Une fois, j’ai même laissé mon volume sur le siège en feignant de partir, m’attendant à ce qu’elle m’appelle pour me dire que j’ai oublié quelque chose. Hélas, elle était si profondément plongée dans sa lecture qu’elle n’a rien remarqué, même quand un gros monsieur, content d’avoir trouvé un siège libre, écrasa la pauvre Anna Karénine sous ses fesses volumineuses. J’ai dû attendre jusqu’à ce qu’il descende à la station Comte de Flandre pour récupérer mon livre, alors que je descends habituellement à De Brouckère. Je suis arrivé au travail en retard et mon chef m’en a fait la remarque.

Puis, un jour, un malheur est arrivé. J’avais jalousement gardé le deuxième siège à gauche de la porte pour ma sublime inconnue, mais elle n’est pas montée ce jour-là. Ni le jour suivant, ni les autres. Au début, j’ai cru à une maladie. Puis à un licenciement. J’ai inlassablement arpenté toutes les lignes de métro à sa recherche, mais rien. Finalement, j’ai dû admettre qu’elle était peut-être morte.

Terrassé par le chagrin, je me suis procuré un volume de Crime et Châtiment de seconde main.  Tous les jours, je m’asseyais sur le siège de ma chère disparue, en me rappelant le temps de notre bonheur. Je ne remarquais plus les autres voyageurs, j’étais plongé dans ma lecture et dans mes souvenirs.

Dostoïevski m’a totalement accaparé. J’ai adoré Crime et Châtiment. Comment n’ai-je pas vu son génie plus tôt ? De toute évidence, je subissais une étrange transformation. Mon regard devenait plus doux et ma voix est montée d’un ton ou deux. Mes jambes se sont affinées et mes poils ont disparu. Je ne me rasais plus qu’une fois par semaine et j’ai fini par ne plus devoir me raser du tout. Je n’en avais plus besoin. Parfois, j’essayais des jupes, que je dérobais à ma mère. Et puis un jour, je me suis surpris à contempler avec envie un sac à main dans la vitrine d’un magasin. Je l’ai acheté, ainsi que des petits escarpins. Ils m’allaient à merveille.

Ce matin, je monte dans la rame de métro, mon volume de Dostoïevski dans mon nouveau sac à main. Je m’assois sur le deuxième siège à gauche de la porte. Je sais que je ne descendrai pas à De Brouckère. Je descendrai à la gare Centrale, à SA station. Non, à MA station désormais. Je ne sais pas où cela me mènera mais le moment venu, je saurai où diriger mes pas.

Ai-je un mari ? Une famille ? Des enfants ? Suis-je vendeuse ou danseuse étoile ? Je ne le sais pas encore mais je le découvrirai bientôt. Il y a une chose dont je suis absolument certaine : si je lève les yeux de mon livre, je tomberai amoureuse du monsieur qui m’attend tous les jours dans le métro de la ligne 5, avec Anna Karénine à la main.

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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One Response to Les Rituels Urbains

  1. SJ says:

    Ton post m’ai plasi beaucoup. Je me sentais associés a la femme. Quand je me asseie sur le métro et je commence à lire, je ne sais pas qui est la.

    SJ + simplyconversing.wordpress.com

    Like

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