Perdues à Ruisbroek ou Retour à Bruxelles

Picture Ruisbroek V

La Blonde imagine les pires scénarios. Et si la Brune avait raison et que le jeune homme était effectivement un loup ? Dans ce cas-là, il a pu dévorer son amie et elle-même était peut-être en danger. Le matin, avant de prendre son café, la Blonde réfléchit rarement avec lucidité. Elle est même prête à croire n’importe quoi, y compris les contes de fées.

Aussi a-t-elle un peu honte quand elle découvre la Brune un étage plus bas. Son amie prend paisiblement le petit déjeuner en compagnie de la mère-grand. La Blonde est soulagée mais s’aperçoit vite que de près, la situation n’est pas si idyllique que ça. Son amie a les yeux rougis et donne l’impression de ne pas avoir beaucoup dormi.

Dès qu’elle avale un peu de café, la Blonde lui demande : Alors, il était vexé ?

Sur ce, la Brune pousse un sanglot. Mais finalement, elle répond : Je n’en sais rien! Il ne m’a pas laissé le temps de dire quoi que ce soit. Il croyait que je voulais passer la nuit avec lui et il a commencé à m’embrasser. Avec la bouche bloquée, c´est difficile de s´expliquer…

– Quoi ? s’exclame la Blonde. Elle n’arrive pas à croire que son amie, l’épouse fidèle et mère dévouée, pourrait vivre une aventure d’un soir comme n’importe quel être humain. Le jeune homme était donc vraiment un loup, dévorant les femmes à sa manière.

– On a fini par coucher ensemble. C’est affreux, je n’ai encore jamais trompé Bruno! avoue la Brune.

– Allez, ne me dis pas que tu n´en avais pas envie… Et Bruno ne saura jamais, si tu es assez intelligente pour ne pas le lui raconter. Et où est maintenant le loup ?

–  Il est parti je ne sais où. Il me l’a dit mais je n’ai rien compris. C’est un dialogue de sourds ici. Comment fais-tu pour vivre dans ce pays ? Personne ne comprend jamais personne, s’indigne la Brune qui a de plus en plus de mal avec la belgitude.

– C’était bien au moins avec lui ? demande la Blonde, indifférente à ce genre de plaintes de la part des visiteurs de passage.

– Je n’en ai aucune idée, je n’ai pas pu me concentrer suffisamment. Je n’ai ressenti que des remords et une fois que c’était fini, j’ai eu envie de sauter par la fenêtre. Comment ai-je pu faire une chose pareille ? La Brune semble fondre en larmes.

– Mais tu ne vas pas te prendre la tête pour si peu ? La Blonde essaie péniblement de rassembler ses forces pour la consoler mais le café n’est pas assez fort pour cela. De toute façon, son amie est à la limite de l’hystérie et rien ne peut l’apaiser.

– Ce matin, j’ai essayé d’appeler Bruno, continue la Brune. Mais il est injoignable. Tu comprends, injoignable ! Où peut-il être un dimanche matin à six heures alors qu’il est censé garder les gosses ? Je pense qu’ils sont probablement tous morts, empoisonnés par une fuite de gaz. Voilà, je suis punie pour ce que j’ai fait et tant mieux pour moi.

La Blonde est heureuse que la mère-grand ne comprenne pas le français. La situation est déjà assez délicate comme ça. Visiblement interpellée par les larmes de la Brune, la vieille dame lui apporte un mouchoir brodé de ses propres mains. La Brune se mouche bruyamment dans l’objet historique et se confond en remerciements.

– Tu veux que j’essaie de l’appeler de mon portable? suggère la Blonde.

– Vas-y, répond la Brune. Mais ça ne sert à rien. Je l’ai appelé au moins trois mille fois.

La Brune lui dicte un numéro commençant par 0033. Oh, la douce France ! Pourquoi est-elle si loin alors que son mari est à l’agonie ?

La Blonde laisse sonner longuement, sans que personne ne réponde à l’autre bout.

– De toute façon, il est mort, déclare la Brune. Sa voix trahit un certain stoïcisme, comme si elle s’était déjà faite à l’idée.

– On dirait que ça te plaît de jouer aux veuves. Mais tu ne vas sûrement pas te débarrasser de lui si facilement que ça. Un mariage, c’est pour l’éternité. Et maintenant, donne-moi le numéro du fixe de la maison.

Cette fois-ci, ça marche. Bruno répond et la Blonde tend le téléphone à son amie. Celle-ci s’énerve assez rapidement sur son mari prétendument décédé.

– Pourquoi je te réveille ? Eh bien parce que je pensais que tu étais mort ! Tu ne répondais pas sur ton portable. C’est tellement difficile de décrocher, hein ? Tu as encore fumé, c’est ça ?

– Moi aussi, a envie de répondre la Blonde à la place de son amie. J’ai fumé un joint que je t’avais volé et ça m’a tellement excité que j’ai couché avec le premier venu. Hahaha…

Mais son amie se garde de raconter les détails de son aventure.

– On est parties en excursion et on revient ce soir à Bruxelles, informe-t-elle son mari après avoir demandé si les enfants se brossaient bien les dents deux fois par jour, comme si c’était la chose la plus importante au monde.

Bruno répond quelque chose d’inintelligible.

– À demain, je dois raccrocher, ça coûte cher. Je t’aime, déclare en concluant la conversation l’épouse infidèle.

La Blonde sursaute en entendant ceci. Est-ce donc cela, l’amour conjugal ? On s’injurie tout en se faisant des grandes déclarations, comme si on parlait de la liste des courses. Elle est heureuse d’avoir évité de sombrer si bas dans sa vie.

– Le portable de Bruno s’est cassé parce que le petit a marché dessus, lui explique la Brune. C’était aussi simple que ça. Je suis vraiment stupide d’avoir cru qu’ils étaient morts.

– Bravo, tu as retrouvé ta famille, lui répond la Blonde, pas sûre du tout s’il faut vraiment la féliciter pour cela.

– Ah oui, et je sais comment rentrer. La mère-grand m’a dit qu´il y avait un bus pour Bruxelles dans ce trou perdu.

– Hourra ! s’exclame la Blonde. C’est en effet une bonne nouvelle. Ni l’une, ni l’autre n’ont envie de prolonger leur séjour dans l’antre du loup ni d’attendre son retour. Elles prennent congé de la mère-grand en l’embrassant affectueusement. Quelques larmes s’échappent des yeux de la vieille dame qui, depuis la fenêtre de sa chambre minuscule, leur fait longuement signe avec son mouchoir.

– Quel charmant personnage, dit la Brune qui a toujours aimé les enfants, les chiens et les vieux.

La Blonde lui répond par un grognement indéterminé. Elle a vaguement honte d’avoir cru être perdue dans un lieu qui n’est finalement qu’à deux pas de Bruxelles. Mais une fois dans le bus, les pensées optimistes l’envahissent. À mesure que la capitale approche, l’avenir semble s’offrir à elle. Et si elle tentait sa chance ? Elle pourrait appeler son amant pour lui proposer un cinquième rendez-vous. Pourquoi pas ?

Elle s’affaire avec son portable et pose un doigt sur sa bouche pour faire signe à la Brune d’arrêter de bavarder. Hélas, une voix de femme répond. La Blonde raccroche immédiatement et un frissonnement de déception lui parcourt le dos. Voilà son amoureux à elle. Il ne l’engueule pas au téléphone parce que pour ça, il a sa propre femme. Bon, pas de cinquième rendez-vous, se décide-t-elle. Sortir avec un homme pris ne mène à rien. Et elle se jure de respecter désormais la sacro-sainte règle des trois.

– Promets-moi qu’on ne fera plus d’excursions ! la tire de ses pensées la Brune, avant qu’elles ne descendent à la gare du Midi.

La Blonde se prête au jeu.

– Et toi, que tu ne fumeras plus ! lui lance-t-elle.

Comme si elles avaient quinze ans et avaient pris leur première claque dans la vie.

– Et maintenant, allons prendre un café au Starbucks, j’en meurs d’envie, proclame la Blonde d’un ton décidé.

– D’accord mais pas de gâteau. Ils ont un effet étrange sur nous et je n’ai pas envie de me retrouver une fois de plus à Ruisbroek, perdue et infidèle, répond la Brune.

– Bien entendu. Mais qu’est-ce qu’on fait après le café ? lui demande la Blonde.

– On va à Gand ? propose nonchalamment la Brune.

En entrant au Starbucks bras dessus bras dessous, elles sont secouées par un léger rire, comme si elles montaient à bord d’un bateau ivre. Les gâteaux sur le comptoir ont l’air très appétissants. Il sera vraiment difficile de leur résister.

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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