Ma terre est la tienne

Jusqu’au début de l’été dernier, monsieur Kikoburo, notre nouveau voisin japonais, se montrait discret. Mais un soir, il a sonné à notre porte et, après maintes inclinaisons de la tête, il a tendu vers moi un objet mystérieux.
– O-chūgen, o-chūgen, répétait-il, énigmatique.
– Merci, moi aussi, ai-je répondu poliment, sans avoir la moindre idée de ce que cela voulait dire. Pour ne pas l’offenser, j’ai accepté l’objet.
Toute la famille s’est rassemblée dans la cuisine pour discuter de la chose. Ma femme trouvait le papier cadeau trop beau pour être déchiré.
– Il faut le déballer, sinon, comment pourrions-nous savoir ce qu’il y a dedans ? a protesté Maxime, mon fils aîné.
– Et si c’était une bombe ! a paniqué la petite Sarah.

Je suis intervenu pour calmer les esprits : « Monsieur Kikoburo n’est pas un terroriste. S’il faisait un trou dans notre mur, il y en aurait un aussi dans son mur à lui. Qui a envie de voir le cerveau de ses voisins étalé sur son tapis ? D’ailleurs, les pressings refusent de faire ce genre de nettoyage ».
Sur ce, j’ai hardiment déchiré le papier. Une boîte, couverte de signes incompréhensibles, est apparue. À l’intérieur, des petits objets grisâtres, emballés dans de la cellophane, gardaient le mystère.

Mon second fils Stéphane en a pris un et l’a reniflé. Il a ensuite déchiré le petit sachet et l’a reniflé à nouveau.
– Ça n’a pas d’odeur, a-t-il conclu.
– Je sais ! s’est écriée Sarah. Ce sont des décorations de Noël !
– En plein été ? a douté Maxime. En cela, il n’avait pas tort.
– Les Japonais fêtent peut-être Noël en été, a proposé Stéphane en guise d’explication.

Ma femme, prudente, n’a avancé aucune hypothèse. Elle a proposé d’apporter l’étrange boîte au travail pour la montrer à l’une de ses collègues dont la sœur a été mariée pendant quatre ans à un Japonais. Cela nous a semblé être une excellente idée.

Le lendemain, ma chère moitié est revenue, fière et radieuse.
– C’est un cadeau pour l’o-chūgen, a-t-elle expliqué. Il s’agit d’une fête très populaire au Japon pendant laquelle on fait des cadeaux aux voisins. Et ce qu’on a reçu de monsieur Kikoburo, ça se mange.

Sarah avait l’air déçue. Elle aurait sans doute préféré que ce soit une bombe. Mais comme tout le monde, elle a avalé le petit objet gris. Ça avait… un goût indescriptible. Au début, cela semblait sucré, puis ça virait vers quelque chose de légèrement piquant pour terminer sur une note plutôt fade.
– Mmm…, ai-je fait pour donner un bon exemple aux enfants. Délicieux !

Après avoir digéré la chose, ma femme a dit : « Chéri, tu te rends compte que c’est notre tour maintenant ?
– Notre tour ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
– C’est à nous de donner un cadeau à monsieur Kikoburo. Il faut rendre la pareille. C’est le principe de l’o-chūgen. »

Quelle serait la meilleure chose à offrir dont la valeur équivaudrait aux objets grisâtres apparemment comestibles que nous avons reçus de notre voisin ? En vain, je me creusais la tête.
– Des gaufres, a affirmé Sarah. Il faut lui offrir des gaufres.

À y penser de plus près, elle n’avait pas tort. Cette douceur typiquement belge fait l’objet d’une approbation unanime auprès des autochtones comme des étrangers. Nous avons donc acheté un paquet de gaufres Suzy et ma femme l’a emballé dans du papier cadeau suivant les conseils de sa collègue, spécialiste de la culture japonaise.
C’était à moi de les remettre au voisin. Dès que monsieur Kikoburo est apparu à la porte, je me suis incliné plusieurs fois. Pour produire l’effet désiré, je m’étais entraîné auparavant.
– O-chūgen, ai-je annoncé solennellement au voisin. Ma prononciation était apparemment claire puisque monsieur Kikoburo a tout de suite compris. Il s’est incliné lui aussi et a accueilli les gaufres Suzy avec un sourire déférent. Ainsi, le rituel a été accompli.

En rentrant chez moi, je sentais un parfum d’exotisme flotter dans l’air. Ma famille m’attendait avec impatience et insistait pour que je leur décrive avec maints détails la scène de la remise des gaufres. Ensuite, l’excitation est un peu retombée et nous avons ressenti une certaine tristesse. Ce qui nous maintenait en haleine depuis quelques jours s’est brusquement évaporé. Il fallait attendre pendant un an jusqu’au prochain o-chūgen pour recevoir à nouveau quelque chose d’insolite à analyser avant de l’engloutir éventuellement.
Ma femme, qui a toujours d’excellentes idées, s’est brusquement écriée : « Et si nous invitions monsieur Kikoburo à dîner ce dimanche ? Je ferai des chicons au gratin pour lui faire découvrir la cuisine belge ! »

Cette proposition a changé notre vie. Après le succès de ce premier plat partagé entre voisins, monsieur Kikoburo nous a invité chez lui à nous délecter de sushis, fortement arrosés de saké. Nous sommes tombés amoureux de la cuisine japonaise. Tandis que monsieur Kikoburo, sous l’œil aimable et attentif de ma femme, s’essayait à la préparation de plats tels que le vol-au-vent, le poulet-frites et les boulettes sauce tomate, nous avons décidé de pénétrer les mystères de la cuisine japonaise.
Bientôt, le riz est devenu notre pain quotidien et nous nous régalions régulièrement de poisson cru. Nous mangions dans le salon, assis par terre. J’ai perdu mon ventre et ma silhouette a gagné en élégance nippone. À Noël, j’ai offert un kimono à ma femme. Mes fils se sont mis à lire des mangas et Sarah a décidé de prendre des cours de japonais. Notre dernière acquisition était des tatamis pour dormir.

Notre voisin, au contraire, semblait enchanté par la culture belge. Il ne s’intéressait plus qu’aux fricadelles et aux matchs des Diables rouges. Il les suivait à la télévision en vidant des canettes de Jupiler et en mastiquant des Bicky crispy achetés à la friterie du coin. Son visage est devenu rondouillard, exprimant une certaine bonhomie belge. Il s’est procuré un gaufrier et un percolateur. Il paraissait de moins en moins nippon, jusqu’à oublier de nous offrir un cadeau pour l’o-chūgen suivant. Heureusement que nous étions là pour le lui rappeler.
Je me suis présenté moi-même devant sa porte, tenant dans mes deux mains une boîte soigneusement emballée. Sarah, qui me suivait, s’est adressée à lui en japonais pour lui présenter nos vœux. Monsieur Kikoburo nous regardait bizarrement, sans s’incliner. Puis il m’a invité à prendre une bière chez lui. Dans son salon, une reproduction de Paul Delvaux trônait au milieu du mur, à côté d’une affiche de Magritte.
Une canette de bière à la main, en regardant l’écran de la télévision où s’affairaient des joueurs en maillots rouges, je me suis senti subitement dépaysé.
– Vous n’auriez pas un peu de saké ? ai-je osé demander à mon voisin.

Monsieur Kikoburo m’a foudroyé du regard : « Vous devriez vous adapter à ce pays, vu que vous y habitez depuis toujours ! »
On aurait dit un Bruxellois pure souche ! J’ai ressenti une soudaine nostalgie, accompagnée d’une irrépressible envie de frites. J’ai pris une longue gorgée de bière et le match à la télévision a, comme par miracle, commencé à captiver mon attention.

Il faut que je parle de tout cela à ma famille. C’est très intéressant comme mode de vie. Nous allons peut-être redevenir Belges.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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