Ultime semaine

Aujourd’hui c’est lundi, et c’est le début d’une belle semaine d’été qui s’annonce.
À mon agenda, juste une petite formalité pour récupérer le résultat de mes analyses médicales à l’hôpital. Un contrôle de routine.

Dans la salle d’attente de l’hôpital, un médecin vient me prendre par le bras et me demande de le suivre dans son bureau.
Je le vois feuilleter longuement les pages de mon dossier. Il prend un air grave et entame de longues phrases avec moultes précautions oratoires. Il m’explique ainsi comment le corps humain est une machinerie incroyablement complexe et que la science est parfois encore impuissante à en comprendre tous les mécanismes. Et il ne cesse de louer le courage et la dignité dont je fais preuve durant cette rude épreuve.

J’ai vraiment du mal à comprendre où il veut en venir et je l’exhorte à en venir au fait.
Il s’interrompt alors et me dévisage. Puis, d’un ton solennel il m’annonce : « Vous n’avez plus que 5 jours à vivre. 6 ou 7 au grand maximum. »

J’ai senti le sol s’effondrer sous mes pieds, je n’ai plus su quoi dire. Mes pensées se sont troublées, et je l’ai encore entendu parler de cancer foudroyant qui s’était généralisé, de symptomes indécelables à l’œil nu, de probabilités infimes qu’une pareille chose ait pu m’arriver… Il m’a gentiment pris le bras et m’a raccompagné vers le couloir. Je ne me souviens même plus comment je suis sorti de l’hôpital. J’aurais voulu que ce soit un mauvais rêve, mais non, je ne rêvais pas. La mort, que j’avais toujours redoutée, était là devant moi, et dans quelques jours je ne serai plus de ce monde. 5 petits jours à peine. 7 si tout va bien. Tout va bien ? Tu parles, oui !

En pareil cas, chacun réagit différemment. Certains veulent profiter des derniers moments pour faire toutes les folies, se lancer dans un ultime tour du monde, se saoûler toutes les nuits…
Pas moi, en tout cas. La nouvelle m’a complètement abattu. Et impossible de me lancer dans un grand voyage en aussi peu de temps.
Il me reste une dernière formalité à accomplir : ma conscience.

J’ai mis à profit les quelques jours qui me restaient à vivre pour soulager ma conscience du fardeau de tous les secrets.
C’est ainsi que j’ai méthodiquement tenu à rencontrer mes proches.

À mon associé, j’ai révélé comment j’avais réussi à financer le développement de l’entreprise grâce à une caisse noire, et que c’est d’ailleurs ainsi qu’on avait réussi à obtenir un gros marché de construction, mais aussi de soudoyer les juges l’année passée lors d’une enquête, et que tout ceci lui reviendrait à présent. J’ai senti que mon image de professionel intègre à ses yeux était soudainement quelque peu entâchée. Quelle curieuse réaction, tout de même !

À mon épouse, j’ai annoncé, non sans une certaine douleur, que je l’avais trompée pendant toutes ces années, et que ces prétendus voyages d’affaires qui tombaient toujours pendant le week-end n’étaient que prétexte pour rejoindre un autre foyer. J’étais soulagé d’avoir trouvé le courage de lui dire cela, j’aurais espéré qu’elle aussi, surtout lorsque je lui ai assuré que comme je n’avais pas reconnu mes enfants extra-conjugaux ils ne devraient pas lui disputer l’héritage. J’étais assez déçu de son manque d’enthousiasme.

À mes enfants – et ce fut là aussi une épreuve très dure – j’ai avoué que si j’avais été un peu dur avec Thomas, mon aîné, c’est parce que c’était mon préféré et que j’avais toujours voulu qu’il soit comme moi (à part le cancer, bien sûr) et que j’avais l’intention de lui léguer une part plus grande de l’héritage. Son frère a évidemment protesté, scandalisé d’apprendre que je l’aimais moins, et a ressorti ses plus belles histoires d’injustice de l’enfance. J’ai eu du mal à les séparer lorsqu’ils ont essayé d’en venir aux mains, surtout qu’ils m’en voulaient également.

Ce furent des moments difficiles pour pour tous, mais je sortis de tous ces entretiens avec au moins le sentiment du devoir accompli. Certes, je laisserai derrière moi quelques tâches non accomplies et quelques séquelles, mais je quitterai ce monde la tête haute, ayant pu soulager ma conscience. Nous sommes déjà vendredi et je pourrai même profiter de mon tout dernier week-end sur Terre.

À ma grande surprise, je me retrouvais seul chez moi, plus personne ne voulait m’adresser la parole. C’est comme s’ils m’avaient déjà enterré. J’attendais un peu plus d’égards de ces ingrats, mais soit.
Nous voilà déjà dimanche, je pense que je vis à présent mes toutes dernières heures. Je range soigneusement quelques affaires et je me couche paisiblement. Adieu, la vie !

Le réveil sonne. On est lundi. Tiens, comme c’est curieux. Je pensais me réveiller au ciel, mais je suis toujours chez moi. Et je me sens curieusement toujours aussi bien portant.
Et puis un tel sentiment de désœuvrement, c’est épouvantable. Le médecin semblait pourtant formel dans son annonce, or je suis déjà au 8e jour.
Mardi, mercredi… et toute la semaine s’écoule. J’ai vraiment du mal à y croire, et la solitude me pèse de plus en plus.
Je décide de me rendre à l’hôpital. J’explique que je suis l’homme qui suis mort la semaine passée, enfin plus exactement qui devait mourir la semaine passée. Gros quiproquo mais je réussis néanmoins à être reçu par un médecin, un autre que celui de l’autre jour. Il semble très préoccupé en lisant mon dossier, il tapote nerveusement sur son ordinateur, puis consent enfin à m’adresser la parole.

« On va tout reprendre, m’explique-t-il d’un ton mielleux. Je pense qu’il y a dû y avoir une petite erreur, monsieur, sans doute une homonymie ou une erreur dans les fiches du laboratoire. D’après ce que je vois, vos résultats sont excellents… »

Yves

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