Vivre avec son ennemi

Illustration : Klára Valentová

« Il faut abattre cet arbre, déclare Sylvia avec conviction en observant le cerisier depuis la fenêtre de la cuisine.
– Il nous gâche la vue et il fait sombre dans la maison », rajoute-t-elle.
Son mari, allongé sur le canapé du salon avec le journal, feint de ne pas l’entendre. Il ne veut pas gâcher cette paisible atmosphère dominicale, magnifiée par la délicieuse odeur de poulet qui émane de la cuisine.
« Je vais chez Luc ! » crie Jean, leur fils, en sortant de la maison.
Sylvia, en train de surveiller le poulet dans le four dans la cuisine, se fige et détourne son regard du cerisier.
« On mange dans dix minutes, proteste-t-elle. Tu n’as pas le temps. »
C’est un mensonge : elle vient de piquer le défunt volatile avec une fourchette. Il faudra encore au moins une demi-heure pour qu’il soit cuit.
Jean essaie de négocier.
« Je n’en ai pas pour longtemps. Luc veut me montrer son nouveau tableau. »
Sylvia cherche fébrilement ce qui pourrait dissuader son fils d’aller chez leur voisin et ami. Depuis la fenêtre de la cuisine, il est impossible de voir la maison de Luc, même si elle n’est qu’à quelques pas. Cachée par le cerisier, elle ne montre qu’un bout de son toit avec la cheminée. Cependant, sa présence est toujours palpable pour Sylvia, avec son poids oppressant.
Si le cerisier n’était pas planté là, elle aurait une vue complète de la maison de Luc. Elle pourrait même apercevoir le peintre dans son atelier. Souvent, il s’adonne à une danse étrange autour de la toile sur laquelle il est en train de travailler, armé de ses couleurs et de son pinceau. Un pas en avant, deux pas en arrière pour scruter le tableau à naître et y distinguer des formes que lui seul peut voir. Elle l’a vu faire tellement de fois qu’elle peut très bien l’imaginer s’occuper ainsi en attendant Jean. Mais imaginer ne suffit pas. Il faut voir.
Sans réponse de Sylvia, son fils emprunte le sentier du jardin qui mène vers le portail. Elle se secoue, il faut qu’elle réagisse vite. Elle avance promptement vers la porte et lance à Jean sans trop réfléchir : « Est-ce qu’il t’a dit que tu avais du talent ? Et qu’il t’aiderait à le développer ? »
Sa voix est un peu rauque, sortie de la caverne des souvenirs gardés sous clé depuis des années.
Jean s’arrête net devant le portail du jardin. Sylvia a visé juste.
« Comment tu le sais ? » demande-t-il, incrédule. Il avait été flatté quand Luc lui avait parlé de son talent. Il pensait que c’était un secret entre eux. Luc a dû le dire à sa mère. Quelle déception !
« Reviens et je te le dirai. » La voix de Sylvia est ferme et autoritaire. En réalité, elle se sent vulnérable comme rarement.
Elle voit Jean hésiter mais il finit par fermer le portail et revenir sur ses pas. Il n’a que douze ans, il obéit encore à sa mère. Dans un an, ce sera déjà différent.
Sylvia pousse un soupir de soulagement, ferme la porte du salon où paresse son mari et s’assoit lourdement à la table de la cuisine. Soudain, les forces lui manquent. Sa tête tourne, elle craint de ne pas réussir à dire tout ce qu’elle doit.
Son fils se tient debout devant elle comme un grand point d’interrogation, réticent à l’écouter. Sylvia ferme les yeux et respire profondément avant de choisir ses mots.
« Il m’a dit la même chose quand j’avais ton âge. Elle chuchote presque.
– À toi ? s’exclame Jean, sceptique. Tu n’as jamais aimé la peinture… Tu n’as même jamais dessiné ! »
Sylvia sourit. Témoin d’une brève partie de sa vie, son fils croit la connaître mieux que quiconque. L’image des croquis qu’elle a découvert récemment dans la poubelle de sa chambre lui revient. Elle les a longuement regardé en sentant sa gorge se serrer. Les croquis n’étaient pas mal du tout, comme les siens à l’époque. Jean était doué. Et, visiblement, Luc lui avait donné les conseils. Il fallait agir vite.
« Quand Luc a déménagé à côté de nous, il a commencé à me donner des cours. J’avais envie de devenir peintre comme lui.
– Quoi ? Toi ? » Jean n’en croit pas ses oreilles. Sa mère, infirmière, l’être le plus rationnel et le plus terre à terre qu’il connaisse, a eu des aspirations artistiques ? C’est à peine si elle vient aujourd’hui aux expositions de Luc. On dirait que ça l’ennuie. Comme si c’était une pénible obligation familiale. Un enterrement ou quelque chose dans le genre. Même si elle n’en manque jamais une. Jean trouvait toujours qu’elle était injuste avec Luc, faussement chaleureuse, parfois ironique même.
Sylvia continue : « Ton grand père m’encourageait à y aller. Il voulait que Luc ait de la compagnie. Tu sais ce que Luc a fait pour notre famille quand l’entreprise de grand-père était au bord de la faillite. Après la mort de la femme de Luc, il voulait l’aider à son tour et lui a trouvé cette maison à côté de nous. Luc n’avait pas d’enfants et grand-père voulait qu’il se sente entouré d’une famille qui l’aime. »
Jean écoute la tête baissée, sans intérêt. Il connaît déjà cette histoire.
« Et alors ? Ça a donné quelque chose, ces cours ?
– J’aimais beaucoup venir dans l’atelier de Luc. Il m’a prêté un chevalet, des couleurs, des pinceaux. Il avait de la patience avec moi. Quand j’étais avec lui, je me sentais… exceptionnelle. »
Jean mord sa lèvre inférieure et rougit. Lui aussi s’était senti exceptionnel quand Luc lui avait proposé de lui montrer son nouveau tableau.
Sylvia poursuit en réprimant un tremblement dans la voix : « Il m’a aussi proposé de lui servir de modèle. Je crois que j’avais ton âge, justement.
– Ne me dis pas qu’il t’a proposé de poser nue pour lui ? se moque Jean.
– C’est exactement ce qu’il a fait. »
Jean se sent vaciller. Il ne s’attendait pas à cette réponse. Sylvia lui parlait toujours ouvertement des choses de la vie. Mais entendre ça, c’est trop dur pour lui. L’image de Luc, l’ami de famille qu’il connaît depuis toujours, ne colle pas du tout avec l’image d’un gros pervers qui montre son zizi aux enfants à la sortie de l’école.
« Tu n’en as parlé à personne ? demande-t-il.
– Non. Je ne savais pas quoi faire. J’étais en admiration devant Luc et je n’osais pas m’opposer à lui. Grand-père l’adorait, toute la famille lui faisait confiance. Qui m’aurait crue ?
– Est-ce qu’il t’a… » Jean hésite, il ne sait pas comment nommer ce qu’il veut exprimer. Il sait déjà que le viol existe. Sa mère, peut-être parce qu’elle est infirmière et s’occupe du matin au soir de corps humains, lui a expliqué pas mal de choses sur la sexualité. Et pourtant, il n’arrive pas à prononcer ce mot. Parce qu’il s’agit de sa mère.
« Non. » Sylvia coupe court à son questionnement douloureux. « Me voir nue lui suffisait. Avec le temps, je me disais que je rendais service à d’autres. Ce qu’il faisait avec moi le calmait, tu comprends ? Il n’embêtait personne d’autre que moi.
– Comment tu peux en être sûre ? »
Sylvia pousse un rire amer.
« Je le surveillais. Parfois, j’allais chez lui même la nuit. La porte n’était jamais fermée à clé. Je vérifiais discrètement qu’il dormait sagement et puis j’allais me recoucher tranquille. »
Jean a l’air hébété. Il n’a aucune raison de ne pas croire sa mère. Elle ne ment jamais, il le sait.
Soudain, il s’affole comme si la réalité crue ne le frappait pleinement que maintenant.
« Mais il faut le dénoncer ! Il faut aller à la police, même s’il ne t’a pas violée !
– Non, dit sa mère d’un ton ferme.
– C’est un salaud, un gros pervers ! » proteste-t-il.
Dans le monde de Jean, les méchants sont toujours punis, c’est ainsi que ça fonctionne. Il ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement.
« Essaie de le prendre… comme une maladie, dit sa mère doucement. C’est peut-être pour ça que je suis devenue infirmière, ajoute-t-elle pensivement. Ça m’a appris à gérer les gens comme lui. »
Sa main se pose sur celle de Jean un instant. Plutôt qu’une caresse, c’est une injonction.
« Ne fais rien, lui ordonne-t-elle. Je suis là et je surveille. »
Brusquement, Jean se sent faible et décontenancé.
« Comment ça s’est terminé ? » demande-t-il. Sa voix est encore celle d’un petit garçon, pas celle d’un superhéros capable de protéger sa maman.
« J’ai grandi, répond Sylvia tranquillement. Je suis partie faire mes études d’infirmière et après, je suis revenue vivre ici avec ton père. Luc n’a plus jamais rien essayé avec moi parce que je suis devenue une autre personne. Ensuite, tu es né. »
Jean ne sait plus ce qu’il doit penser. Celui qu’il admirait il y a encore une demi-heure est devenu pour lui un être difficilement compréhensible. Répugnant même. Il ne voit pas comment sa mère peut supporter d’habiter si près de lui.
Comme si Sylvia devinait ses pensées, elle ajoute simplement : « J’aime beaucoup cette maison. Et puis… qui surveillerait Luc si je n’étais pas là ? »
Elle se lève et ouvre le four. La peau du poulet est délicieusement brunie. Sylvia scrute la volaille un petit instant. Ses joues rougissent sous l’effet de la chaleur.
Puis elle dit à Jean comme si rien ne s’était passé: « On va manger maintenant, le poulet est prêt. Tu peux appeler papa ? »
Avant qu’il n’ouvre la porte du salon, elle rajoute, pensive : « Tu sais, il faut apprendre à vivre avec son ennemi. »

Le plat du dimanche trône sur la table familiale. Sylvia découpe le poulet avec une expression impénétrable. Jean ose à peine la regarder. Il n’a aucun appétit. Son père, impatient d’être nourri, pousse un grognement de satisfaction lorsqu’une cuisse appétissante atterrit dans son assiette.
« Personne ne sait cuire le poulet comme toi, ma chérie, dit-il, heureux comme peut l’être un homme ignorant qu’une tempête vient de se dérouler sous son toit.
– Il faut abattre ce cerisier », lui dit Sylvia pour la deuxième fois aujourd’hui, comme s’il était sourd.
Son mari soupire. Il connaît sa femme. Quand elle a une chose en tête, impossible de la faire changer d’avis.
À ses mots, Jean baisse la tête et enfonce sa fourchette dans son morceau de poulet. Son visage est blanc, ses mâchoires serrées.
Son père engloutit un grand morceau de cuisse.
« On verra bien », finit-il par répondre.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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