Le chemin

Illustration by Enrique Cropper

L’homme ne faisait que suivre une ligne tracée devant lui. Ses cheveux noirs étaient longs et tombaient sur ses épaules. Personne ne devina jamais la couleur de ses yeux car ils étaient toujours rivés sur l’horizon et le ciel s’y reflétait. En été comme en hiver, un même manteau gris le protégeait contre les intempéries.

Quand les passants curieux lui posaient des questions sur le but de son voyage, il répondait invariblement : “Je cherche un endroit meilleur. Vous savez, là d’où je viens…” Il ne finissait pas sa phrase, laissant sous-entendre qu’il avait probablement vécu quelque chose de terrible. Le bruit courait qu’il fut jadis rabbin ou prêtre mais personne n’osa le questionner.

On ne sait pas si l’homme aux cheveux noirs aimait avoir de la compagnie pendant son voyage mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne la refusait pas. De temps à autre, des personnes se joignaient à lui car elles étaient mécontentes de leur vie. Ne trouvant pas de fiancé dans son village, un jeune paysan décida d’aller en chercher une ailleurs. Qui sait, dans un village un peu plus loin, il y avait peut-être des filles à marier. Une petite orpheline qui travaillait trop dur dans une ferme partit avec eux pour se trouver une situation plus facile. Elle ne possédait pas grand-chose et son sac n’était pas lourd.

Ils étaient ainsi trois à avancer, jour après jour, inlassablement, suivant la ligne invisible que seul l’homme aux cheveux noirs pouvait voir. Le soir, ils trouvaient refuge dans la grange d’un fermier qui parfois leur donnait à manger, parfois non. Ils se nourrissaient des fruits qu’ils ramassaient sous les arbres. Ils fuyaient les chiens féroces qui gardaient jalousement la propriété de leurs maîtres. Il arrivait aussi qu’on les invite à une fête du village. On leur proposait même de rester quand il y avait de la place et du travail pour eux. Mais le lendemain, dès qu’ils se levaient, ils reprenaient leur chemin.

Quelques années passèrent et l’orpheline devint jeune fille. Le paysan qui cherchait une fiancée la prit pour femme et ils s’installèrent dans une maison abandonnée. L’endroit leur plut car la maison était spacieuse, ne nécessitait que quelques réparations et les murs était solides. Ils décidèrent que cet endroit était le meilleur pour y élever leurs enfants quand ils naîtraient.

L’homme aux cheveux noirs inspecta la maison et goûta l’eau du puits dans la cour. Elle était agréablement fraîche, surtout par un été chaud. Puis il observa un moment les arbres fruitiers en fleur. Le jardin attendait à être cultivé mais l’homme comprit que ses mains ne travailleraient pas cette terre. Cet endroit était le meilleur pour ses compagnons mais pas pour lui. Et il reprit la route.

D’autres personnes se joignaient à lui, des mendiants, des musiciens ambulants, des criminels en fuite, des malheureux qui avaient perdu leur maison. Ils trouvaient tous un endroit meilleur grâce à l’homme aux cheveux longs. Seulement lui n’était jamais satisfait.
Un jour, alors qu’il était déjà vieux, tout courbé et qu’il marchait difficilement, il utilisa ses dernières forces pour grimper sur un rocher surplombant la mer. Il regarda l’horizon devant lui et la masse d’eau immense. Sous ses pieds, il ne sentait plus la ligne qui lui était si familière. Ainsi, il réalisa qu’il était au bout de son voyage. Il ressentit une sensation de bonheur intense mais une grande faiblesse s’abattit sur lui et il dût s’allonger par terre. En tournant son visage vers le ciel, il aperçut un ange noir qui descendait vers lui. Il comprit qu’il allait mourir.

Il demanda à l’ange: “Arrête-toi ! Maintenant que j’ai trouvé le meilleur endroit pour moi, tu vas me prendre la vie?”
“Ce n’est pas un endroit pour toi,” répondit l’ange.
“Pourquoi Dieu voulait-il que je fasse tout ce voyage ? Ma vie n’a donc servi à rien?” le questionna l’homme tout confus.
“Si, Dieu sait très bien ce qu’il a fait. Ton devoir était de montrer le chemin aux autres,” lui expliqua l’ange. Puis ses grandes ailes noires couvrirent le corps gisant par terre. Il l’emporta loin, à un endroit qui fut véritablement le meilleur de tous.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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