Le cœur bat tant qu’il peut

“Le cœur bat tant qu’il peut” (Karl-Ove Knausgaard, La mort d’un père)

Ce soir, je suis resté tard dans mon atelier. Je voudrais travailler mais je n’y arrive pas. Dehors, la nuit tombe à une vitesse brutale. La toile devant moi est presque invisible mais je n’ai pas pris la peine d’allumer. La pénombre convient mieux aux souvenirs balbutiants qui émergent de ma mémoire.

Pour les rattraper, je plonge en moi-même comme un nageur solitaire dans un lac profond. Ces moments éparpillés nourrissent le tableau qui est en train de naître en moi. Leur goût est acidulé et enivrant à la fois. Je ferme les yeux pour les savourer.
Par la force des souvenirs, mes mains se transforment brusquement. Elles ne sont plus couvertes de tâches de vieillesse mais sont douces et sans aucune ride : ce sont les mains du jeune garçon que j’étais autrefois.

À cette époque, j’allais une fois par semaine à un cours privé de dessin chez une certaine Madame Schildermeer, qui habitait avenue Louise. Le monde complexe des couleurs s’ouvrait à moi et j’apprenais à manier le pinceau. Mais c’était aux formes que je vouais une fascination particulière. Aucune ne se répétait. Les corps humains déambulaient dans la rue, tous légèrement différents, apparemment impossibles à saisir dans leurs infimes nuances. Cela me troublait.

Or, je devais faire un portrait pour la semaine suivante pour le cours de Madame Schildermeer. J’avais déjà quelques couleurs en tête et je cherchais péniblement un modèle. Ma famille, c’était exclu. Je les connaissais trop bien pour pouvoir découvrir en eux quoi que ce soit d’intéressant. C’était en effet le désir de saisir quelque chose de fuyant et de secret qui me stimulait à l’époque. Et probablement encore aujourd’hui.

Je me suis alors tourné vers d’autres personnes que je côtoyais. Un à un, j’ai barré de la liste mes camarades de classe. Les garçons faisaient souvent des grimaces stupides et ne tiendraient pas en place suffisamment longtemps. Et les filles ? Elles étaient plus délicates à approcher, je n’étais pas sûr de ne pas me faire rejeter. Le lendemain, je les ai observées discrètement dans la classe. Elles bougeaient sans cesse, filaient sous mon regard trop rapidement pour que je puisse saisir quoi que ce soit d’elles.

Une seule fille ne courait pas pendant la pause. C’était Blandine, invariablement assise au dernier rang et absorbée par la lecture. Je ne savais pas pourquoi elle ne participait pas aux conversations de ses camarades. Immobile, avec son livre à la main, elle présentait des contours très nets. Cela me faisait presque mal aux yeux de la regarder. Une lueur bleue pâle l’entourait, qui par moments virait vers le jaune de cadmium. Exactement la couleur que j’avais en vue.

Blandine semblait ennuyée quand un garçon ou une fille poussait un cri trop fort. Sa bouche faisait alors une moue qui ne disparaissait que lorsqu’elle replongeait dans son livre. En général, elle ne parlait pas beaucoup. C’était une bonne élève mais elle était très effacée. J’avais encore noté une chose : depuis quelque temps, sa poitrine poussait. Elle la cachait sous un gros pull mais ce nouveau détail ne m’avait pas échappé.

“Je pourrais faire ton portrait ?” Une phrase si simple que pourtant je n’osais pas prononcer, de peur de devenir la risée de la classe. Mais je voulais absolument réaliser ce portrait pour me prouver que j’étais bon et le prouver aussi à Madame Schildermeer. Et pour cela, il fallait agir discrètement.

Tout à coup, une idée m’est venue. Et si je prétendais que j’étais amoureux de Blandine ? J’avais remarqué que, ces derniers temps, son regard s’attardait parfois sur moi. Je lui plaisais, ce qui faciliterait sûrement ma tâche. Et même si je me trompais, une fille moyennement jolie comme elle ne pourrait que se sentir flattée par l’intérêt que je lui porte. Les filles m’aimaient bien en général et aucune ne pouvait me refuser un rendez-vous.

J’ai gribouillé quelques mots sur un bout de papier que j’ai déposé sur le livre ouvert de Blandine juste avant la fin de la pause. Elle a levé les yeux vers moi, surprise, puis ses doigts ont touché le papier. La dernière heure des cours commençait et cela lui laissait le temps de réfléchir à ma proposition de rendez-vous. Pendant tout le cours, elle s’est tenue droite, étrangement crispée, évitant mon regard. Quand la sonnerie a annoncé la fin du cours, elle a traîné pour ranger ses cahiers dans son cartable, attendant que tout le monde soit parti. Enfin, la classe était vide. Je me suis approché d’elle.

“Qu’est-ce que tu me veux ?” Son ton était presque hostile.
“Ça te dirait d’aller voir une expo cet après-midi ?” J’avais préparé ma phrase à l’avance. Je savais par Madame Schildermeer qu’il y avait Paul Delvaux au musée d’Ixelles. Je ne connaissais pas ce peintre mais cela me semblait être un bon prétexte pour entamer mes avances. Quand Blandine verra les tableaux, ils lui donneront peut-être envie de se laisser peindre.
“D’accord.” Sa propre réponse l’avait visiblement surprise, elle a rougi et a saisi brusquement son cartable.
“Tu aimes Delvaux ?” Elle clignait rapidement des yeux comme un oiseau qui bat des ailes pour échapper à son prédateur.
“Évidemment.” Je mentais et j’étais fier d’avoir utilisé le mot évidemment. Cela me donnait un air adulte.

Sur le chemin du musée, je lui ai parlé de mon cours de dessin, jouant à l’artiste accompli. Cela semblait l’impressionner, comme je m’y attendais.
“Tu aimes la peinture ?”

Elle a hésité, semblait avoir honte de dire non. Cela me plaisait de la voir si humble. Je me sentais d’un coup si fort.
“Je ne connais rien à la peinture…”

Son incapacité à mentir m’a touché et j’ai pris un ton paternaliste : “Ne t’inquiète pas, je t’expliquerai tout.”

Je lui ai offert le billet d’entrée. J’avais assez d’argent à l’époque, mes parents me gâtaient. Blandine accepta en me gratifiant d’un sourire timide. Elle n’avait pas l’habitude de se faire traiter ainsi par un garçon de son âge.

Nous n’avions que seize ans mais jouions aux adultes dans la salle d’exposition. S’arrêtant devant chaque tableau, j’attirais son attention sur quelques détails en étalant ma science ou plutôt en répétant les paroles de Madame Schildermeer qui m’étaient restées en tête. Blandine m’écoutait avec attention, hésitant à donner son avis. J’ai supposé qu’elle n’en avait pas.

Pourtant, ou peut-être justement pour cela, je la sentais de moins en moins à l’aise. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Quand je lui ai suggéré d’enlever son pull, elle a croisé les bras sur sa poitrine dans un geste de défense, comme si je lui proposais de se dénuder. Elle respirait difficilement, évitant mon regard.

“Enfin, Blandine, qu’est-ce qu’il y a ?” Elle avait l’air si effarée qu’elle me faisait de la peine.
“Sortons d’ici.” Ce n’était pas une requête, c’était un ordre.

Sans échanger un mot, nous avons enfilé nos manteaux. Ma déception était grande, si grande que je ne pouvais pas la cacher. Blandine, qui m’avait semblé si malléable, était devenue hostile. Je n’y comprenais rien.
Dehors, Blandine respirait mieux. Elle a pris un grand bol d’air, puis s’est tournée vers moi.
“C’était…” Elle cherchait le mot juste. “Vulgaire… grossier. Comment as-tu pu m’emmener voir un peintre pareil ?”
“Delvaux ? Grossier ? Mais enfin…” Je n’en revenais pas.
“Et toutes ces femmes nues et ces messieurs bien habillés qui les regardaient sans se gêner… Tu trouves ça normal ?”
“Mais c’est de l’art…” Ébahi, j’ai perdu toute ma capacité à convaincre. Cela me semblait tellement dépassé, borné. C’était la deuxième moitié du XXe siècle, les bureaux de tabac étaient plein de revues porno, il n’y avait pas un seul film au cinéma sans une scène d’amour explicite et les amants se pelotaient dans les endroits publics. Dans quelle époque cette fille vivait-elle ?

J’ai préféré tout lui avouer.
“En fait, je voulais faire ton portrait et c’est pour ça…”

Avant que j’ai pu finir ma phrase, j’ai senti une douleur aiguë sur ma joue. Blandine m’avait giflé. Puis elle a tourné les talons si rapidement que je n’ai pas eu le temps de lui expliquer que je ne voulais pas faire comme Delvaux. Elle ne devrait pas se déshabiller pour moi, son visage m’aurait amplement suffi…

Mais c’était trop tard. Dans les jours qui ont suivi, elle ne m’a pas accordé un seul regard et son front était comme un mur sur lequel venait s’écraser toutes mes prières muettes. Elle devait se sentir salie par moi, j’étais un malpropre pour elle. Que je trouve cela stupide ne me permettait pas de me sentir moins coupable. Je n’ai plus osé plus l’aborder. C’était comme si mon cœur s’était arrêté de battre.

Je suis retourné voir l’exposition pour mieux comprendre ce qui pouvait offusquer Blandine. J’y ai appris que Delvaux était tout sauf un pervers. Intimidé par les femmes, il les transformait en objets de rêve pour sublimer son désir réprimé.

J’ai fini par faire mon autoportrait pour le cours de dessin. Je me suis peint en me regardant dans le miroir. Mon visage me renvoyait toute la tristesse de ma solitude. Madame Schildermeer était ravie de cette œuvre de débutant, elle me trouvait du talent. Ses compliments flattèrent mon ego mais je les ai reçu la mort dans l’âme.

Plus tard, j’ai appris que le livre que Blandine lisait à toutes les pauses était la Bible. Elle venait d’une famille très catholique qui assistait tous les dimanches à la messe. Je suppose qu’elle s’est mariée à vingt ans, quand elle était encore vierge, et qu’elle a eu au moins quatre enfants. Le seul homme qui ait jamais vu sa nudité était son mari.

Et moi, peintre accompli, je la vois maintenant, près de cinquante ans plus tard. Dans la pénombre, l’image de la fille inaccessible surgit et se fixe devant mon regard intérieur.

J’allume la lampe et trempe mon pinceau dans le jaune de cadmium. Cette couleur a un goût acidulé, celui de mon souvenir. Avec précision, je me mets à peindre le corps nu de Blandine que je n’ai jamais vu. Les souvenirs, même faux, ont le pouvoir de transformer l’illusion en réalité. Je ne sais plus où j’ai lu cette phrase : Pour le cœur, la vie est simple : il bat tant qu’il peut. Le mien s’y emploie tant bien que mal depuis cette histoire du portrait.

Curieusement, c’est ce souvenir-là qui le fait battre un peu plus fort ce soir.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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