Tree 2. L’arbre aux baisers

 

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Le hêtre était toujours là, fidèle à son poste. Il a vu toutes les filles que j’ai embrassées et aussi celles qui ne se sont pas laissé faire. Il regardait ce va-et-vient avec indulgence et se demandait sûrement quand j’allais me fixer. Là-dessus, il se trompait. Je n´avais pas du tout l´intention de me fixer. Je faisais dans la quantité, pas dans la qualité. Quand on a seize ans, on n’aspire pas aux amours éternels. On préfère explorer, se prendre des claques, se relever et replonger.


Près du hêtre, il y avait une statue. J’avais d’abord choisi cet endroit à cause d’elle, avant de me rendre compte de l’importance de l’arbre. La statue était celle d’une femme nue, avec des petits seins bien fermes que j’aurais d’ailleurs caressés avec plaisir s’ils n’avaient pas été de pierre. En emmenant les filles ici, j’espérais que la statue les inspirerait et qu´elles se laisseraient déshabiller à leur tour. L’érotisme émanant de cette femme dénudée était puissant et pourtant, ça ne fonctionnait pas toujours. Mais qui sait, sans la statue, mes résultats auraient pu être bien pires.

Et puis, j’ai découvert le hêtre. C’est arrivé par hasard avec Cornelia, une de mes conquêtes au nom aussi hideux qu’improbable. Je la tenais par la taille et j’essayais de la rapprocher de moi. Devant mon insistance, Cornelia reculait. Désespéré, je me demandais où cette opération ridicule allait nous mener. Subitement, la fille s’est apaisée et ses mouvements se sont arrêtés. Les yeux fermés (je faisais toujours ainsi pour avoir une expression plus convaincante), je tâtais quelque chose de dur derrière son dos. Une structure complexe et régulière venait à la rencontre de mes doigts refroidis par cet après-midi d’automne venteux. L’écorce de l’arbre, je me suis dit. J’ai jeté un coup d’œil rapide pour voir ce qui se passait exactement.

Cornelia s’est abandonnée contre le tronc comme si c’était un lit sur lequel je l’avais posée. Elle avait les yeux fermés et n’opposait plus aucune résistance. On aurait même dit que ça lui plaisait. Elle s’est laissé embrasser et a touché timidement mon plus beau pull, celui que je mettais pour tous mes rendez-vous avec les filles. C’était indéniablement un succès, ma plus grande réussite depuis que j’essayais en vain d’avancer dans le désert de ma vie sexuelle.

L’arbre m’a rendu ce service de nombreuses fois. C’est devenu une sorte de rituel. J’attendais une fille devant la statue pour lui offrir la vue de ce chef-d’œuvre inspirant. J’attirais l’attention de mes partenaires sur certains détails intéressants, me transformant en connaisseur d’art. La petite bouche boudeuse, le regard songeur, le nombril particulièrement bien formé. J’évitais de prononcer le mot « seins » pour ne pas les faire fuir (je ne sais pas pourquoi mais le mot « sein » était considéré comme grossier alors que le mot « pute » faisait partie du vocabulaire courant).

Après avoir plongé ma victime dans une sorte de transe érotique, je la poussais vers l’arbre. Je la posais contre lui, je fermais les yeux, elle fermait les siens et c’était notre premier baiser. Ce rituel a fini par être moins excitant que réconfortant. Mais c’était bien aussi. Poser une fille contre le hêtre était comme déballer un bonbon. Je pouvais être sûr d´être récompensé pour mes efforts. Le bonbon se laissait manger et la fille embrasser.

Après mes études, j’ai quitté Bruxelles. J’étais du genre instable, j’ai vécu dans plusieurs pays sans savoir où je voulais m’installer durablement. Je me suis marié au Mexique et j’ai divorcé en Suisse. Je n’ai pas eu d’enfants. Vingt ans plus tard, je suis revenu dans cette ville. Un court séjour m’a donné envie d’y revivre. C’était peut-être dû à la mort de mes parents, je ne sais pas. Mais je sentais que je pouvais enfin y respirer librement, ce qui n´était pas le cas avant.

J’ai loué un appartement près du parc de Bruxelles où la statue se tenait toujours. Elle n’a pas bougé d’un centimètre depuis tout ce temps que moi, je parcourais la moitié du monde. Elle a juste perdu une main. Pareil pour le hêtre. Il n’a pas poussé, au contraire de moi qui ai tellement changé. Des cernes sous les yeux, les doigts jaunis par les cigarettes, rien de très beau. Mais j’espérais encore trouver une fille qui rendrait ma vie plus agréable. Qui se laisserait embrasser adossée à un arbre.

Un dimanche matin, je suis allé me promener. Par habitude, mes pas se sont dirigés vers le fond du parc, du côté de la statue. Quelques joggeurs passaient par là, indifférents à sa beauté fragile. Un peu mal à l’aise, je me suis doucement approché de l’arbre pour toucher son écorce dure et rugueuse. Je me sentais ridicule d’être aussi ému. Et puis, des lettres gravées à la hauteur de mes yeux ont attiré mon attention. Elles étaient à moitié effacées mais lisibles.

J’ARRIVE.

On aurait dit un sms de quelqu’un qui était en retard. Qui a bien pu les graver ici? Ce message venu on ne sait d’où m’a donné un fol espoir. Où qu’elle soit, elle était en route vers moi.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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One Response to Tree 2. L’arbre aux baisers

  1. Formidable, Veronika. Précis, véritable… et je ne dis pas drole, mais il y a l´humour comme meme. K

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