À Ludmila
« Ce déménagement a été un vrai cauchemar ! »
Je prononce ces paroles avec un sérieux teinté de tragique pour rendre plus crédibles les terribles épreuves que j’ai traversées.
Je n’ai pas vu mon amie Ludmila depuis longtemps et c’est un vrai plaisir de pouvoir lui confier mes malheurs. J’ai pratiquement disparu de la circulation ces derniers temps. Des problèmes parfaitement absurdes, indignes de ma personne et de surcroît évitables m’ont absorbée.
Ludmila plonge un morceau de sucre dans son café tout en m’écoutant attentivement. La plupart des gens se méfient du sucre comme de la peste et j’apprécie que mon amie ait le courage de perpétuer cette tradition malgré les diverses pressions sociales. Cela me plonge dans une douce nostalgie.
Je continue mon récit.
« Rien ne s’est passé comme prévu ! Imagine que la clé de l’immeuble ne fonctionnait plus. Le jour du déménagement, je me suis retrouvée devant la porte fermée. Les quatre gars qui sont venus faire le déménagement étaient prêts à défoncer cette foutue porte mais je ne pouvais pas les laisser faire… J’ai appelé le responsable de l’immeuble mais il était en réunion en dehors de Bruxelles. Nous avons attendu trois heures avant qu’il ne vienne nous sauver. Pendant ce temps, les déménageurs s’imbibaient de bière. Ils ont fait le déménagement dans un état… Je te jure, ils titubaient dans l’escalier ! L’un d’eux a failli tomber en portant une commode et tuer son collègue. »
Je soupire pendant que Ludmila me fixe avec ses grands yeux pleins de compassion. Je baigne pour ainsi dire dans ce regard empathique. Elle est tchèque et je vous le dis, il y a quelque chose de vrai dans ce qu’on dit sur l’âme slave. Ces gens-là ne sont pas comme nous. Ils prennent à cœur vos problèmes comme si c’étaient les leurs.
Je continue à énumérer tous les soucis qui me sont arrivés récemment.
« Ma vieille armoire — tu sais, celle que j’ai héritée de mes grands-parents — s’est effondrée pendant le déménagement. Comme si le choc d’être transportée l’avait littéralement pulvérisée. Les déménageurs m’ont dit que c’était à cause des vers à bois mais je ne le crois pas. Ce ne sont pas les vers. C’est que cette armoire ne voulait pas bouger de mon ancien appartement. Elle y était trop attachée. »
Ludmila m’interrompt soudain sur un ton grave : « Ce n’est pas l’armoire qui n’a pas voulu déménager. C’est le šotek. »
— Euh ? Quoi ça ?
Ludmila m’étonne souvent par sa vision des choses de la vie. Ses idées viennent des lointaines contrées slaves, marquées par des coutumes parfois sauvages et quelque peu primitives et par une mythologie dont nous, en Belgique, avons tendance à sous-estimer l´originalité. Mais l’expérience m’a appris que Ludmila avait souvent raison. J’écoute donc son explication avec la plus grande attention.
« Un šotek est un petit être que l’on trouve dans toutes les maisons. Une sorte de lutin, très discret la plupart du temps. Habituellement, il protège la maison contre les catastrophes. Mais si on fait quelque chose qui lui déplaît, il se venge. Il casse exprès des objets, il met le sel à la place du sucre pour rendre ton café infect, il cache tes clés pour que tu ne les retrouves jamais… Bref, il faut se méfier de lui. Il peut même provoquer un incendie. »
Je m’écrie avec horreur : « Un incendie ? »
J’essaie de me souvenir si j’ai bien débranché le fer à repasser avant de sortir de la maison. Cette incertitude me rend de plus en plus nerveuse. Il vaut mieux rentrer au plus vite. Je cherche mes clés dans mon sac à main. Heureusement, elles sont là.
Mais je dois d’abord demander une chose à Ludmila.
« Et… il existe une possibilité d’apaiser ce personnage pour qu’il ne soit plus fâché ? »
— Il faut lui demander pardon. Et lui laisser des petits cadeaux à un endroit calme de la maison. Des petites friandises, par exemple. S’il les mange, cela veut dire qu’il t’a pardonné.
Je rentre chez moi en pensant à ce lutin, à ce… šotek. Il ne voulait donc pas quitter la rue des Rosiers pour déménager à l’avenue Edmond Van Nieuwenhuyse. Je le comprends, ce n’est pas facile à prononcer, ce nom. Mais mon bail était terminé et le propriétaire voulait récupérer son appartement. Je n’ai pas eu le choix. Si je l’explique au šotek, va-t-il le comprendre ? Je crains que les personnages surnaturels n’en aient que faire des contrats de bail et des obligations des locataires.
En chemin, je m’arrête dans un magasin pour acheter une boîte de pralines. Elles ont l’air délicieuses. Mais un šotek aime-t-il le chocolat au lait ou plutôt le chocolat noir ? Pour ne pas commettre d’erreur, je me décide pour un assortiment où il y a un peu de tout.
À la maison, je dépose les pralines dans le vestiaire. C’est un endroit suffisamment tranquille pour y manger du chocolat discrètement. La boîte reste intacte pendant plusieurs jours. Je finis par l’ouvrir en espérant attirer le šotek grâce à l’odeur. J’en profite pour goûter une ou deux pralines. Je ne sais plus. En tout cas, dans les jours qui viennent, la boîte se vide petit à petit.
Cependant, mes efforts ne portent pas leurs fruits. Je me casse presque la jambe en descendant à la cave. Quelqu’un a laissé une peau de banane traîner dans l’escalier. Était-ce le šotek ? Ensuite, l’eau chaude est coupée depuis quelques jours et je n’en peux plus de prendre des douches froides. Quand je perds mon agenda, ma carte d’identité et mes lunettes, je me dis que la situation est suffisamment grave pour que j’appelle Ludmila.
Elle se tait un instant à l’autre bout du téléphone pour réfléchir. D’après elle, un šotek se laisse apaiser assez facilement. Hélas, ce n’est pas le cas du mien.
« Tu lui as demandé pardon ? » me demande finalement Ludmila.
— Heu… non, j’ai oublié.
— Mais il faut le faire ! Les cadeaux ne suffisent pas. Il faut lui parler ! m’ordonne mon amie.
À vrai dire, je ne l’ai pas oublié. C’est que l’idée de parler à un être surnaturel me semble saugrenue. Un peu comme si je me parlais à moi-même à voix haute. Il paraît que c’est l’avant-signe de la folie. Même dans cette situation extrême, j’hésite.
Mais quand la porte de la douche se dévisse et tombe sur moi et que je mets une heure avant de m’extirper de la salle de bains, je cède.
« Cher šotek, prononcé-je tout haut, encore mouillée et tremblante de froid après l’expérience traumatisante de la douche, je te demande pardon pour ce déménagement. Je ne voulais pas changer de maison moi non plus. C’était peut-être une erreur de choisir un endroit avec un nom imprononçable. C’est entièrement de ma faute. Si tu ne me nuis plus, je te promets de ne plus toucher à ton chocolat dans le vestiaire ! »
Ensuite, j’appelle un réparateur de douches. Le lendemain, je retrouve ma carte d’identité. Trois jours plus tard, dans le tiroir à chaussettes, je tombe sur mes lunettes. Juste à côté se trouve mon agenda.
Je ne fais plus de chutes dans l’escalier et je ne risque plus de perdre mes clés. Si j’ai survécu au déménagement, c’est grâce à mon amie Ludmila qui m’a expliqué comment apaiser un šotek en colère. Je la remercie en lui dédiant ce petit texte. Toutefois, je ne sais toujours pas prononcer « avenue Edmond Van Nieuwenhuyse » correctement. Et je doute que mon šotek en soit capable.




