L´histoire de ma douche

Le plombier déclare jovialement : « Ça prendra au moins trois jours pour changer la douche. Il faut commencer par tout casser ! »
Devinant mon désespoir, il ajoute sur un ton rassurant : « Ne vous inquiétez pas, tout va très bien se passer. À demain ! »
L’idée de vivre dans le bruit et la poussière pendant trois jours m’angoisse profondément. Étant de nature plutôt introvertie, j’aspire au calme et à la solitude. Or, un ouvrier dans la maison est toujours une source d’ennuis imprévisibles.
Et si le plombier faisait un immense trou dans le mur en arrachant la cabine de douche ? Je serais brusquement exposé au bon vouloir de mes voisins. Avides de faire connaissance avec un écrivain connu, ils pourraient facilement pénétrer dans mon appartement. Je me vois déjà leur servir un apéritif et des petites olives en perdant mon temps à écouter leurs discours futiles ! Alors que je dois absolument terminer mon roman que mon éditeur me réclame avec insistance.
L’inspiration me manque depuis quelque temps et l’élaboration du livre est extrêmement pénible. Je ne peux pas me permettre d’être privé de la tranquillité qui m’est nécessaire pour créer. Ce serait une catastrophe.
Je me procure donc un casque antibruit et c’est ainsi équipé que j’ouvre la porte à mon bourreau le lendemain matin. Il ne s’en étonne pas et avance d’un pas décidé vers ma salle de bains, traînant sa sacoche à outils. J’espère qu’il y restera confiné toute la journée. Mais à peine cinq minutes plus tard, il vient me déranger au salon. Quel culot !
Le voilà qui ouvre la bouche et me demande quelque chose. Sentant le piège, je refuse d’abord d’enlever mon casque. Je ne veux rien entendre. Hélas, sa gesticulation se fait de plus en plus insistante. Je n’ai plus d’autre choix que de céder. Je libère mes oreilles.
« Il me manque une pièce. Je vais aller la chercher », m’annonce-t-il.
Quoi, il veut sortir ? Et j’allais l’en empêcher ? Mais bien sûr, sortez, cher monsieur ! Je lui ouvre courtoisement la porte en espérant ne plus jamais le revoir.
Et si je bloquais la porte avec une armoire ? Mais il faut se méfier de ces gens-là. Armés d’outils, ils sont capables de tout. Même d’escalader le mur de la maison pour passer par la fenêtre. Je suis entièrement soumis au pouvoir de cet homme.
La mort dans l’âme, je lui ouvre ma porte une demi-heure plus tard. Oublié le casque antibruit. J’ai capitulé.
« Vous voulez du café ? » lui demandé-je, résigné.
Il accepte volontiers et pendant que je m’affaire dans la cuisine, il se met à me raconter sa vie. Je l’écoute d’abord distraitement, pensant que cela serait ennuyeux. Mais une heure plus tard, je me surprends à lui servir un apéritif et des petites olives tout en l’écoutant avec passion.
Cet homme est un conteur né, il sait émouvoir son public ! Il faut dire qu’il n’a pas eu une vie facile. Orphelin, il avait été placé dans une famille d’accueil qui lui infligeait des punitions sévères. Une nuit, il s’est évadé en sautant par la fenêtre. Il a voyagé un certain temps dans une caravane de Gitans, à la recherche de sa petite sœur dont il avait été séparé après la mort de ses parents. Il a fini par apprendre qu’elle était devenue artiste de cirque en Amérique du Sud…
D’une main tremblante, je prends note de tout ce qu’il me raconte. Dès qu’il attaque les travaux dans la salle de bains, j’allume mon ordinateur. Écrire, vite, tant que l’inspiration est là ! Une idée brillante m’est venue pour mon roman. Elle donnerait un sens tout à fait nouveau à mon œuvre. Mon éditeur en sera ébahi.
Le plombier s’en va à cinq heures mais moi, je continue à écrire jusqu’à minuit dans un état d’effervescence créative. Le lendemain, je l’attends avec impatience. Je lui sers un café en buvant ses paroles.
Sa caravane a brûlé une nuit, il s’est sauvé au dernier moment mais a tout perdu dans l’incendie. Le voilà qui débarque en Amérique du Sud sans un sou, toujours à la recherche de sa petite sœur…
Le lendemain, même scénario. Le plombier raconte, j’écris fiévreusement et mon roman prend une ampleur gargantuesque. Ce sera mon chef-d’œuvre, je n’en doute pas.
Or, à cinq heures, l’idylle prend brusquement fin. La nouvelle cabine de douche est terminée. Le plombier me montre avec fierté la porte coulissante et m’oblige à tester différents types de jets. Rien ne pourrait m’être plus indifférent. Tout ce qui m’intéresse, c’est de savoir s’il a finalement retrouvé sa sœur après l’avoir traquée à cheval à travers la pampa. Mais cela, je ne le saurai pas. Le plombier me présente la facture. Puis il me laisse seul, perdu et malheureux.
Je passe la soirée devant mon ordinateur, sans écrire un mot. Le flot de l’inspiration, nourri par cet homme extraordinaire, s’est définitivement tari. Vers dix heures du soir, une idée m’illumine et j’appelle ma mère.
­ « Allô, maman ? Tu ne disais pas que le flotteur de la toilette chez vous était déréglé ? »
Si le plombier me racontait sa vie, il faisait probablement la même chose avec d’autres clients ! Il suffit de l’envoyer chez un proche pour apprendre la suite de son histoire passionnante.
« Ah, papa l’a déjà réparé ? Dommage… Je veux dire, très bien, maman. À dimanche, oui. »
Fébrile, je me mets à passer des coups de téléphone à gauche et à droite, à ma famille et à mes amis, pour savoir qui dans mon entourage pourrait accueillir ma Shéhérazade.
À 22 h 30, je constate qu’il n’y a pas de fuite chez mes proches et que personne n’a besoin d’un plombier. Tout le monde a une salle de bains dans un état impeccable. Ils pourraient faire un effort, tout de même ! Mais peu leur importe que je ne puisse plus écrire une ligne…
À 22 h 55, en proie à une attaque de folie, je pénètre dans ma salle de bains. Sans plus hésiter, je casse la nouvelle porte coulissante et j’arrache violemment le robinet du mur. Je reçois un jet d’eau en plein visage et quelques secondes plus tard, je suis mouillé de la tête aux pieds. Mouillé mais heureux ! Demain matin, le plombier reviendra.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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