Les belles histoires du plombier

« Non, mais, une fuite d’eau, tu crois vraiment que c’est une bonne idée ? demanda la voisine à Isabelle.
— Je ne sais pas, j’inventerai bien quelque chose. Au pire, je m’arrange pour boucher un lavabo, ou bien couper l’arrivée d’eau, ou que sais-je encore ?
— Oui, mais il va te démasquer immédiatement, c’est un vrai pro.
— On verra bien, et puis, tu sais, ce n’est pas ça le plus important, du moment qu’il vienne et que je puisse lui parler. »

C’était un petit stratagème ingénieux, mais Isabelle avait vraiment envie de savoir. Sa curiosité était piquée au plus haut point, après que sa voisine lui a raconté tout ce que le plombier avait vécu.

« Tu verras, lui assurait-elle, cet homme a tout fait dans sa vie. Il a voyagé autour du monde, donné des cours, lu tous les chefs-d’œuvre de la littérature, exercé une foule de métiers, dont moi-même j’aurais du mal à me rappeler, tant son énumération était nombreuse. Beaucoup de métiers manuels, dont le sien qu’il maîtrise à la perfection, mais il sculpte aussi le bois, il souffle le verre, il a remporté des concours de poésie. Ah oui, il pilotait des avions pour l’armée, ça je me souviens aussi…
— Euh, d’accord, mais il a quel âge au juste, ton plombier ?
— Oh, il doit avoir à peine 30 ans, mais je pense bien qu’il a une bonne quarantaine d’années d’expériences du métier, tu sais. C’est vraiment un bon plombier. »

Coup de chance, ce plombier surdoué appelé en urgence par Isabelle pouvait se déplacer l’après-midi même. Isabelle n’avait qu’une hâte, entendre elle-aussi la biographie de cet homme à la réputation si exceptionnelle.
Quand la sonnette de l’appartement retentit, elle brûlait de curiosité.
Le plombier était là devant la porte. T-shirt noir, jeans noirs et une lourde sacoche de travail en bandoulière. Le prototype-parfait du travailleur prêt à affronter n’importe quelle situation.
« Alors, c’est quoi le problème chez vous ? demanda-t-il d’un air blasé.
— Oh, rien de grave, un simple évier bouché, bredouilla Isabelle. J’ai essayé de le déboucher moi-même, sans succès, alors je me disais que vous, enfin, un professionnel, saurait comment y remédier. »

Le plombier se mit à rire : « C’est amusant, car il y a quelques jours je suis venu dans cet immeuble. C’était à un autre étage, c’était pour une petite réparation. Une petite dame comme vous, ça je m’en souviens.
— O-ho ! Racontez-moi ça !
— Une simple intervention de routine, rien de spécial, mais elle me parlait tout le temps, je pense n’avoir pas pu placer un mot. De toute façon, qu’aurais-je bien pu lui raconter, à part des histoires de joints d’étanchéité ou de diamètre des boulons ? »

Isabelle se sentait décontenancée. Rien ne collait avec ce que sa voisine lui avait raconté. Elle eut un espoir : peut-être que ce dernier épisode se rapportait à une autre voisine. Elle devait en avoir le cœur net.

« Attendez, ce n’est pas tout, surenchérissait le plombier. Pas plus tard qu’avant-hier j’étais encore à un autre étage de cet immeuble-ci.
— Eh bien, nous y voici, se réjouissait Isabelle.
— Une douche qui fuyait. C’était l’appartement d’une dame âgée. Une veuve inconsolable. Alors, moi, je lui ai proposé mes services – j’ai des talents de medium – et je l’ai aidée à retrouver son mari, enfin, à lui parler
— Oh, mais c’est possible, ces choses-là ? demandait Isabelle.
— Bien sûr que oui, il suffit d’y croire très fort. Vous savez, pendant qu’elle était assise à sa petite table à demander à son mari de répondre par oui on non à une foule de questions, moi j’étais en train de réparer la fuite dans la salle de bains. Je donnais des petits coups de marteau ci et là, pour coincer une pièce du siphon. Elle a cru que c’était son mari qui se manifestait. Enfin, je pense. Mais en tout cas, elle était très contente.
— Et vous ne lui avez rien dit ?
— Bien sûr que non. Surtout avec le pourboire qu’elle m’a donné, vous pensez… »

Il y eut un petit blanc dans la conversation. Isabelle reprenait prudemment son interrogatoire :
« – Mais dites-moi, et à part ces deux personnes-là, vous n’avez pas rencontré encore d’autres personnes dans l’immeuble ?
— Ah, mais si, bien sûr.
— Formidable, alors racontez-moi.
— C’est très récent, vraiment ça ne date d’il y a pas longtemps.
— Parfait. Et…
— Eh ben… c’est vous ! Vous êtes ma troisième cliente dans cet immeuble. C’est dingue, non ?
— Oui, lâcha Isabelle d’un air déçu, c’est dingue.
— Bon, en attendant, votre lavabo est débouché, ma p’tite dame. C’était tout simple. Mais bon, il faut avoir l’œil. C’est votre jour de chance, hé hé. »

Le plombier lui laissa ses coordonnées pour la facture et partit rapidement, appelé par une autre intervention à l’autre bout de la ville.

Isabelle resta pensive un bon moment, mais ne se laissa pas démonter et monta promptement frapper à la porte de sa voisine.

« Alors ? lui dit cette dernière en lui ouvrant la porte. Il est venu ? Qu’est-ce qu’il t’a raconté ? Comment c’était ?
– Gé- nial ! Tu ne me croiras jamais mais d’après ce qu’il m’a dit, il était dompteur de lions dans un cirque à Budapest, il a un jour sauté dans les chutes du Niagara pour sauver un dépressif qui s’y était jeté pour s’y suicider, et il a escaladé l’Everest à mains nues… »

Yves

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