Même plus peur

À toutes les femmes fatiguées

Un cancer ! Rien n’est plus absurde que d’avoir un cancer au milieu d’une pandémie. Alors qu’un petit virus perfide attend le moment propice pour attaquer votre corps, que des gens meurent dans les hôpitaux par dizaines et que l’économie du monde est paralysée, voilà, vous attrapez tout bêtement un cancer. Le bon vieux cancer que l’on connaît depuis si longtemps. Ce n’est même pas très original.
Visiblement, le corps d’Irène était un champ de bataille que se disputaient des maladies du monde entier. Après dix ans de mariage, deux enfants et un emploi dans l’administration à Bruxelles, jamais elle n’aurait pensé être aussi intéressante pour quelqu’un. Mais c’était visiblement le cas.
Quand le médecin lui annonça la nécessité de réaliser un examen supplémentaire pour vérifier le résultat de sa mammographie, elle pensa d’abord qu’elle allait paniquer. Au lieu de cela, elle sortit son agenda pour fixer la date de l’examen en essayant de l’intercaler entre ses maintes obligations. Lundi, pas possible puisqu’elle emmenait sa mère chez la dentiste. Mardi, elle devait absolument être au travail parce qu’elle avait promis de remplacer une de ses collègues. Mercredi, elle faisait chauffeur pour conduire les garçons au tennis, au foot et ensuite à la piscine. Jeudi, elle…
« Madame, vous avez peut-être un cancer, lui dit le médecin sur un ton réprobateur. Vous devriez prendre cela au sérieux et faire votre examen le plus tôt possible pour augmenter vos chances de guérison. »
— D’accord, soupira Irène. Disons… jeudi.
Elle allait devoir annuler une réunion au travail en essayant de la déplacer à vendredi. Cela devrait être possible. Sauf que vendredi…
Mais il était déjà trop tard. Le médecin avait noté la date dans le système et son expression déterminée laissait deviner qu’il ne la changerait plus. Tant pis, elle se débrouillerait, comme d’habitude.
En sortant de la clinique, Irène s’étonna que le diagnostic ne l’ait pas le moins du monde effrayé.
Je ne suis pas encore consciente de ce qui m’arrive, se dit-elle. Je vais probablement m’effondrer en arrivant à la maison. Ce serait le mieux parce que pleurer dans un bus, ce n’est pas une très bonne idée. Ni dans un autre transport en commun, d’ailleurs. J’aurais l’air d’une clocharde.
Sauf qu’en rentrant à la maison, Étienne voulait lui parler d’un problème au travail, Alex s’était fait mal au genou au cours de sport et Paul avait besoin d’aide pour son devoir d’anglais. Elle vérifia d’abord le genou, puis elle s’assit devant le cahier d’anglais tout en prêtant l’oreille au récit de son mari.
« Mais voilà, tu y arrives ! » s’écria-t-elle, contente, lorsque Paul trouva enfin la bonne réponse à la question : What will you have for dinner tonight? « Et toi aussi, mon chéri, tu vas y arriver », ajouta-t-elle, encourageante, en direction de son mari, toujours désespéré.
— Tu ne m’écoutes jamais, lui reprocha-t-il.
— Si, bien sûr que je t’écoute !
Mais au lieu de ça, elle réfléchissait : What will we have for dinner tonight? »
Soudain, elle se rendit compte qu’elle avait oublié d’acheter la sauce tomate, ce qui voulait dire qu’elle devrait en préparer une elle-même et que le dîner serait prêt plus tard. Les garçons allaient hurler de faim et Étienne serait de mauvaise humeur.
Elle entendit une petite voix intérieure. Calme-toi ! Tu as probablement un cancer. Étrangement, cette constatation l’apaisa. Peut-être que les gens qui ont le cancer ont le droit de faire les choses en retard, non ? Au moins un peu. On ne peut pas s’attendre qu’ils fassent tout parfaitement comme en temps normal. On doit les ménager et ne pas être aussi exigeant.
Irène se leva pour aller à la cuisine. Elle devait démarrer la sauce d’urgence, sinon ils seraient à table à minuit.
À minuit précisément, Irène se glissa dans son lit. Tout le monde dormait et elle avait enfin fini de ranger la cuisine.
« Dis-moi, tu n’as pas oublié que mes parents viennent manger demain ? » lui demanda son mari, plongé dans un demi-sommeil.
Si elle ne s’endormait pas plus vite que lui, elle ferait une insomnie à cause de son ronflement.
« Non, chéri, mentit-elle. J’ai déjà tout planifié. »
J’irai faire les courses pendant la pause déjeuner et j’essaierai de quitter le travail plus tôt pour me mettre à cuisiner au plus vite, pensa-t-elle. Et puis merde, j’ai peut-être un cancer, donc on pourrait me ficher la paix, non ?
Le mot paix fit naître en elle une sensation de volupté magique. Irène se laissa bercer un long moment par cette vision. Puis un bruit fort détonna dans la chambre et elle vit qu’elle ne s’endormirait pas facilement. Le concert nocturne d’Étienne avait déjà commencé.
Où en était-elle ? Ah oui, la paix. Pour l’avoir, il fallait mourir, en fait. Il n’y avait pas d’autre solution. Mais… une mère de famille peut-elle se permettre de mourir ? Ce n’était pas une question médicale mais purement pratique.
Que deviendraient les enfants ? Étienne pourrait encore s’en sortir s’il était tout seul. Mais avec les garçons… Il pourrait se trouver une autre femme qui s’occuperait de lui mais, honnêtement, qui voudrait d’un veuf avec deux gosses ? Premièrement, c’est sinistre d’utiliser la vaisselle d’une morte et de dormir dans ses draps. Et deuxièmement, c’est trop de boulot avec deux pré-ados dont l’un n’arrête pas de se blesser et l’autre est nul en langues. Elle voudrait bien voir celle qui serait prête à assumer ça. Irène elle-même avait du mal, alors qu’il s’agissait de son propre mari et de ses propres enfants.
Cela voulait-il dire qu’elle ne pouvait pas avoir ce cancer ? Au moins un petit, qui lui permettrait de passer quelques jours au lit. Au pire, deux jours. À l’idée du chaos que cela entraînerait inévitablement dans l’appartement, Irène réduisit ce laps de temps à un jour seulement. Mais même comme ça, elle doutait que ce soit possible.
Évidemment, il y avait toujours des femmes qui vous disaient que les hommes devaient aider à la maison, que les enfants devaient être plus autonomes. Bien sûr, on n’était pas au XIXe siècle. Étienne faisait pas mal de choses. Il s’occupait de la voiture, réparait les vélos et réservait les billets d’avion pour les vacances. Mais en cuisine, il était vraiment catastrophique. Et les garçons n’avaient que dix et douze ans. On ne pouvait pas leur demander d’être comme des orphelins de Dickens qui, à leur âge, travaillaient déjà à l’usine. C’était absurde.
À trois heures du matin, les pensées d’Irène étaient plus qu’embrouillées. Quand aurait-elle le temps de mourir ? Lundi, pas possible puisque elle emmenait sa mère chez la dentiste. Mardi… Enfin, malgré le son infernal qui sortait du nez d’Étienne, elle s’assoupit brusquement.
Le lendemain, elle se réveilla complètement épuisée. Une journée chargée l’attendait et elle avait ce dîner avec ses beaux-parents le soir… Malgré ses occupations, elle n’arrêtait pas de penser à sa mort. Étonnamment, l’idée lui semblait plutôt agréable.
Fini les beaux-parents, fini d’acheter du Mercurochrome à la pharmacie, fini la grammaire anglaise et le ronflement conjugal. Elle pourrait enfin dormir sans que personne ne vienne la réveiller ! Cela lui semblait presque trop beau pour être vrai.
Quand, une semaine après son examen, le médecin lui annonça que tout allait bien et qu’elle n’avait pas de cancer, Irène fut déçue. Mais qui sait ? Elle pouvait peut-être encore attraper le coronavirus…

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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