Les ailes du désir

‒ Roxane !
Ce n’est pas évident de porter le nom de l’héroïne de Cyrano de Bergerac. Mais c’est mieux que d’avoir un de ces prénoms modernes, copiés sur les robomen : R1X1N, C1R2B.
‒ Roxane ! Où est ma tisane, s’il te plaît ?
GM m’appelle de sa voix majestueuse. On dit dans ma famille que je lui ressemble beaucoup. Pourtant, je doute qu’un jour j’aie son assurance et sa prestance.
Après lui avoir apporté sa tisane, je m’assois à côté d’elle sur le canapé. GM sirote son breuvage et sa main touche affectueusement la mienne. Même si elle est aveugle, elle devine toujours mes humeurs et sait me consoler. Je suis sa petite fille préférée. Il y a un truc entre nous, inexplicable mais fort. Je me sens plus proche d’elle que de ma mère.
Une légère brise fait onduler les rideaux qui, avec le soir, se teintent d’une couleur opaque. Dehors, la ville et ses tours interminables sont plongées dans la lumière pourpre du crépuscule. La rue gronde, à peine audible depuis le 36e étage de notre tour. Le ciel derrière la vitre explose en couleurs vives et brutales. Quand j’étais petite, je pensais que les couchers de soleil étaient les plus beaux vus du salon de GM. Je n’ai pas changé d’avis depuis.
Son salon est plein de vieux objets du début du XXIe siècle, qui ont encore connu l’époque d’avant le Grand partage du pouvoir entre les hommes et les robomen. GM prétend détester tout ce qui est moderne. Même si elle ne peut rien voir, elle insiste pour qu’aucun de ses objets ne soit jeté. Qui sait, un jour, je serai peut-être comme elle. Attachée à mon passé et à quelques vieilles bricoles. Pour l’instant, j’ai du mal à l’imaginer. J’ai dix-huit ans.
‒ Qu’est-ce qui te tracasse, ma chérie ? me demande GM. Tu as oublié de mettre du miel dans ma tisane. Quelque chose ne va pas ?
J’aimerais avoir sa perspicacité. Mais il y a une chose qu’elle ne soupçonne pas. Je vais sûrement la surprendre. Je prends un ton plaintif.
‒ Je dois décider de ce que je vais faire après l’été.
‒ Tu vas continuer tes études, non ? suggère GM. C’est bien, ça.
Il m’est difficile d’en parler. C’est un sujet sensible dans ma famille et j’ai l’impression que personne ne me comprend. En même temps, me confier à elle pourrait me soulager.
GM lâche ma main un instant et se frotte les yeux, comme si elle voulait leur donner la lumière qu’ils ont perdue depuis longtemps.
Je continue à m’apitoyer sur mon sort.
‒ Les études, d’accord, mais lesquelles ? Mon père veut que je fasse carrière dans la littérature. Il trouve que je suis créative, imaginative et je ne sais pas quoi encore. Il ne pense qu’à l’argent, celui-là. Et ma mère, c’est pareil. Tout ce qui compte pour elle, c’est d’avoir la sécurité de l’emploi. Ils sont affreusement matérialistes tous les deux.
En avouant cela, je crains de faire de la peine à GM. Elle-même est écrivaine et pas n’importe laquelle. La littérature signifie tout pour elle. Comment pourrait-elle me comprendre ? Pourtant, je continue.
‒ Je ne veux pas te vexer… Je sais que nous deux, nous nous ressemblons beaucoup. Mais l’art, ça ne me dit rien. Je sais que je pourrais écrire… peut-être des romans, comme toi. Être riche et célèbre comme le veut mon père. Avoir une grande maison pleines de robots à mon service, comme le voudrait ma mère. Mais au fond de moi, je sais que ce n’est pas mon truc. Et je m’en fous d’être riche !
‒ Qu’est-ce qui te plairait, ma chérie ? me demande doucement GM. Heureusement, elle n’est pas offusquée.
‒ Je vais te le dire mais ne le répète à personne.
Je chuchote presque. Un sentiment de honte m’envahit. Mais je suis allée trop loin, il faut que je crache tout maintenant. J’essaie de prendre un ton plus assuré mais ma voix tremble.
GM se penche vers moi pour qu’aucun mot ne lui échappe. Je sais qu’elle est moins sourde de cette oreille-là.
‒ Je veux faire les mathématiques. Tu sais que j’ai toujours été bonne pour ça. Je sais que ça ne sert à rien. La moindre machine est meilleure que les hommes en calcul. Les robomen sont tellement plus loin que nous dans ce domaine… Mais peut-être qu’un jour j’arriverai à résoudre un problème mathématique que les robomen, avec leur mode de pensée limité, ne sauraient même pas se poser. On peut toujours avoir de l’espoir, non ?
GM se tait. Elle continue à tapoter ma main mais paraît distraite. Comme si elle n’était plus là mais dans une époque très, très lointaine. Ses rides s’effacent, sa peau se tend. Elle me sourit doucement.
‒ Je vais te raconter quelque chose, ma chérie. Imagine une époque où l’on conseillait aux jeunes filles comme toi d’étudier autre chose que la littérature. C’était encore avant le Grand partage du pouvoir entre les hommes et les machines. La littérature ne rapportait pas grand-chose à cette époque-là. Au mieux, on pouvait l’enseigner mais les salaires n’étaient pas mirobolants. Et vivre de sa propre écriture ? C’était encore plus difficile. On peinait à se faire publier. Les écrivains qui vivaient de leur plume, on les comptait sur les doigts d’une main. Mon père voulait que j’étudie les mathématiques. Ça, c’était considéré comme quelque chose de prestigieux ! La littérature, ce n’était pas assez bien pour mon père. Tu veux crever de faim ? me disait-il. Mais je ne me suis pas laissée décourager. Malgré lui, je suis entrée à la Faculté des lettres. Et avec quelques amis, nous avons créé Writingbrussels pour nous aider mutuellement.
‒ Je connais ! C’est dans tous les manuels scolaires…
J’ai toujours été très fière que GM ait été l’une des fondatrices du premier groupe d’écriture qu’on appelait alors « collective ». Ce mouvement est ensuite devenu très populaire et a été imité par des milliers d’autres personnes.
‒ Oui, ça, tu connais. Mais tu ne sais pas qu’à nos débuts, nous organisions des toutes petites lectures. Si on arrivait à rassembler dix personnes, on s’estimait heureux. Les gens ne s’intéressaient pas tant que ça à la littérature à l’époque.
‒ C’était quelque chose de marginal ? Vraiment ?
J’écarquille les yeux. Ça me paraît inimaginable. Je croyais que les lectures du groupe de GM remplissaient depuis toujours les stades et les salles de théâtres les plus célèbres. Depuis toute petite, on me racontait que Writingbrussels croulait sous les ovations. On les invitait partout et les journalistes se battaient pour faire des interviews avec eux. GM et ses amis écrivains, c’étaient des vrais stars. Même les robomen voulaient les écouter et apprendre d’eux. Visiblement, ça n’avait pas toujours été comme ça.
GM continue son récit.
‒ Quand les machines sont devenues plus intelligentes que les hommes, les choses ont changé brusquement. Elle nous ont dépassé en tout. Puis elles ont créé des robomen ‒ beaux, brillants, toujours heureux. Les hommes ont vu qu’ils ne pouvaient pas faire le poids. Ils sont devenus déprimés, se sous-estimaient. Un seul domaine faisait exception… Curieusement, les robomen, si parfaits en tout, n’arrivaient pas à produire des textes captivants et originaux. Ils pouvaient écrire, certes, mais des textes descriptifs et ennuyeux. Dès que les hommes ont compris ça, ils se sont mis à cultiver leur créativité. Alors qu’avant, l’art était bon pour les fous et les maudits, il est subitement devenu le but suprême de toute une génération. Leur raison d’être, dirais-je. La littérature nous a sauvés. Elle nous a libérés de la domination des machines. C’était la seule chose où nous étions meilleurs…
GM se tait. Sa respiration, devenue saccadée à cause de l’émotion, s’apaise. Les rides réapparaissent sur son front et couvrent à nouveau ses joues. Elle est redevenue une vieille dame gentille.
Subitement, je sais ce que je dois faire. Je presse doucement la main de GM pour la remercier.
‒ Tu connais ce poème ? me demande GM.
Malgré sa fatigue, elle se met à réciter : Sur les ailes du désir je m’envolerai, vers des contrées lointaines, promesses d’incertitudes…
Le soir est tombé. Les couleurs outrageusement vives ont disparu du ciel, il fait tout noir maintenant. Évidemment, être plongée dans le noir ne gêne pas GM. Elle vit dans une nuit éternelle. Je l’embrasse sur le front et je rapporte sa tasse vide dans la cuisine. Mon pas est ferme, je n’hésite plus.
Demain, je vais dire à mes parents que je veux étudier les mathématiques. Et tant pis s’ils ne sont pas contents.

Veronika

About writingbrussels

Seven Writers. Three Languages. One City.
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