Ute sort de la cabane

Après ses déboires amoureux pendant le confinement, Ute s’est mise à boire plus que de raison. Qui plus est, toute seule chez elle. En débouchant une bouteille de vin, commandée récemment avec le reste de ses courses sur Internet, elle s’amusait de la proximité de ces deux mots en français : boire – déboire.
En même temps, elle se sentait triste et se demandait si elle pouvait tomber encore plus bas. Non seulement elle était célibataire, mais en plus elle devenait alcoolique. La tristesse passait généralement après le troisième verre.
Le lendemain de la réouverture des restaurants à Bruxelles, une amie l’a appelée pour lui proposer de sortir dîner pour célébrer cette liberté nouvellement conquise.
Ute a refusé, jugeant toute sortie imprudente.

« Et si on attrapait le virus ? » a-t-elle protesté. Ce serait trop bête, maintenant que la courbe est en train de baisser…
– Ne me dis pas que tu as le syndrome de la cabane, s’est écriée son amie sur un ton de reproche.
– De quoi tu parles ? s’est étonnée Ute.
C’était la première fois qu’elle entendait une expression pareille.
– Avoue que tu as peur de sortir de chez toi ! a proclamé son amie, triomphante.
On aurait dit que ça lui faisait plaisir de diagnostiquer chez Ute une maladie épouvantable, bien pire que le coronavirus.

D’après ce que Ute a trouvé sur Internet, le syndrome de la cabane venait de l’époque de la ruée vers l’or en Californie. Les chercheurs du précieux métal dormaient alors dans des petites cabanes, loin de tout, et finissaient par préférer cette manière de vivre aux foules du monde civilisé. Ute comprenait tout à fait qu’ils pouvaient se passer de la compagnie d’autres hommes. Mais comment faisaient-ils sans Netflix dans leur cabane ? Ça, c’était la vraie question.
Armée de son éternel verre de vin, Ute regardait pour la quatrième fois le film Into the Wild en essayant de se convaincre que les hommes ne lui manquaient pas. Par les hommes, elle voulait dire non seulement les êtres humains du genre masculin mais aussi tout le reste de l’humanité.
Elle travaillait pendant la journée et se cantonnait devant la télévision le soir. De temps en temps, elle renouvelait ses réserves de vivres sur Internet (surtout de vin) et se faisait livrer ses courses. Ainsi, elle n’était pas du tout obligée de sortir. Elle était bien comme ça. Alors pourquoi se forcer ?
Imperceptiblement, son rythme de vie changeait. Elle se couchait de plus en plus tard et repoussait l’heure du réveil. C’était seulement vers midi qu’elle se levait. Ainsi, elle avait totalement supprimé une partie très désagréable de la journée qu’on appelle la matinée. Avant, elle avait une tendance fâcheuse à se poser beaucoup de questions existentielles le matin. Désormais, son seul souci en se réveillant vers midi était de vérifier ses mails professionnels et de se mettre à travailler d’urgence. Elle n’a jamais été aussi productive qu’avec la délicieuse culpabilité des matins perdus. Son chef l’a même félicitée pour l’excellente qualité de ses rapports, qu’elle rédigeait le plus souvent en pyjama en buvant son premier café de la journée. Si elle continuait comme ça, elle aurait une promotion à Noël.

Deux fois par semaine, elle parlait sur Zoom avec ses parents en Allemagne. Elle n’avait pas grand-chose à leur dire, vu que sa vie manquait d’aventures. À vrai dire, ses parents n’avaient pas grand-chose à raconter non plus. L’événement le plus excitant qui pouvait arriver aux deux retraités était de découvrir que les tomates de leur jardin avaient subi une attaque de limaces. Ils ne manquaient d’ailleurs pas d’en informer Ute. Leur lutte contre les limaces était aussi acharnée que vaine mais elle donnait un certain peps à leur vie.
Ute aimait les écouter fulminer contre l’espèce dangereuse et comptait patiemment avec eux le nombre d’intrus éliminés chaque jour. C’était en tout cas plus rassurant que les statistiques de l’institut scientifique de santé publique Sciensano sur le nombre de morts et de malades, diffusées quotidiennement à la radio.
Ce seul contact humain lui suffisait pour la semaine. Elle avait supprimé ses profils sur les sites de rencontres et déclinait systématiquement toutes les invitations de ses amis. Elle savourait le confort de son petit appartement, tel un escargot qui ne quitte jamais sa coquille.

Une nuit, à deux heures du matin, elle était dans son lit en train de lire une revue de l’année passée. Plongée dans les souvenirs du monde d’avant la pandémie, elle se sentait presque heureuse. Sa couette était jonchée de miettes de biscuits et son oreiller arborait une grande tache de vin. Heureusement, elle ne buvait que du blanc, ce qui rendait la tache moins visible qu’avec du rouge.
Soudain, son téléphone a sonné. Recevoir un appel en plein milieu de la nuit était à la fois étrange et inquiétant. D’abord, elle a pensé à ses parents. Mais le numéro qui s’affichait était belge. Il lui rappelait vaguement quelque chose. Elle a d’abord maudit sa mémoire qui ne retenait aucun chiffre. Ensuite, poussée par la curiosité, elle a décidé de répondre.
D’abord, un grand silence, interrompu par quelque chose qui ressemblait à une forte respiration. Elle a failli crier « sale pervers » et raccrocher mais, brusquement, le bruit s’est transformé en sanglots. Puis l’inconnu a prononcé son nom. C’était indubitablement une voix d’homme. D’un homme qui la connaissait.
Elle a fait défiler dans sa tête tous les visages possibles, de celui de son chef jusqu’au dernier de ses amants bruxellois. Qui seulement pouvait être le triste inconnu ? Elle n’osait pas le lui demander directement, ce serait lui manquer de politesse. Il est en effet gênant de demander le nom à quelqu’un qui vous ouvre son âme en détresse, pensant que vous le reconnaissez.

« Tu vas bien ? », a-t-elle demandé doucement.
– Tu me manques, a dit la voix. Ma vie n’a pas de sens sans toi.
L’inconnu était visiblement désespéré.
– Toi aussi, tu me manques, a répondu Ute à tout hasard, sans avoir encore la moindre idée d’à qui elle s’adressait.
– Je veux te voir, l’a supplié l’autre.
– Moi aussi, a-t-elle affirmé.
Elle s’est prise au jeu. N’était-ce pas amusant de parler ainsi avec quelqu’un qu’elle n’arrivait pas à identifier ?
– Tu peux venir ? a demandé la voix.
– Tu ne veux plutôt pas venir toi ? a-t-elle proposé.
Il aurait été embarrassant d’avouer qu’elle ne savait où aller le retrouver.
– Je ne peux pas sortir, a expliqué l’autre, éploré.
– Mais pourquoi ?
– Je crois… je crois que je souffre du syndrome de la cabane.
Après cet aveu, l’inconnu a de nouveau éclaté en sanglots.

Ute était consternée. Ainsi, elle n’était pas la seule à être victime de cet étrange fléau ! Avec une énergie insoupçonnée, elle a refoulé ses propres appréhensions, s’est laissée dicter une adresse qui heureusement n’était pas trop loin et a promis de venir.
« Ce ne sera pas avant une heure », a-t-elle précisé.
Il fallait évidemment se préparer. Ses jambes étaient horriblement poilues, elle ne s’est pas épilée depuis trois mois. Elle n’oserait se montrer à personne dans cet état. Elle s’est donc précipitée sous la douche. Après avoir lavé ses cheveux, elle a entamé la tâche délicate d’ôter ses poils. Électrisée par cette aventure inattendue, elle avait les mains qui tremblaient.
Malheureusement, il n’y avait pas que ses poils qui avaient poussé. Sans être soumis aux soins du coiffeur depuis le début du confinement, ses cheveux formaient une tignasse à laquelle Ute n’était pas habituée. Penchée sur sa jambe, elle a allumé l’épilateur électrique. Et par mégarde, elle s’est emmêlée sa chevelure trop longue dans l’appareil.
Un de ses voisins a été brusquement réveillé par ses hurlements inarticulés. En maudissant tous les Allemands, il ne s’est calmé qu’après avoir trouvé des boules Quies dans sa table de nuit. Ses oreilles soigneusement bouchées, il s’est rendormi rapidement, rêvant d’une invasion ennemie.

Une heure plus tard, Ute, avec les cheveux beaucoup plus courts que d’habitude, a sonné avec détermination sur la sonnette portant un nom qu’elle connaissait. Avant le rendez-vous, pendant qu’elle essayait d’arranger le désastre sur sa tête à l’aide de ciseaux, elle s’était demandé si le mystérieux inconnu n’était pas un assassin qui lui avait tendu un piège. Maintenant, le mystère était levé.
C’était Marco, son ex-petit ami, amant fabuleux mais homme peu fiable. Elle avait rompu avec lui juste avant le confinement, effaçant jusqu’à son numéro de téléphone. Elle ne l’avait pas jugé digne d’être le père de famille qu’elle souhaitait fonder.
Marco avait été un beau spécimen de macho italien, arborant force et invincibilité. Sa voix avait été puissante et pleine de confiance. Maintenant, l’homme qui se tenait devant elle était un être accablé et souffrant, avec une voix faible et éraflée. Il n’était pas étonnant qu’elle ne l’avait pas reconnu au téléphone.
À la vue de Marco, Ute s’est sentie investie d’une mission. Il fallait le soutenir dans sa détresse. Pour y parvenir, elle lui a d’abord préparé une tisane de tilleul et elle lui a ensuite fait l’amour, tout doucement. Quand c’était fini, il a pleuré dans ses bras, puis a plongé dans un sommeil profond et réparateur.
Le soleil pénétrait déjà par les stores quand Ute s’est levée pour rentrer chez elle, sans réveiller son ex-amant. Elle ne comptait pas revoir Marco. Tout ce qui s’était passé entre eux cette nuit-là n’était qu’un acte de consolation déguisé en tendresse.
Ute marchait dans la rue comme sur un nuage. Les magasins ouvraient et l’odeur du pain frais et du café voletait dans l’air. Dans une boulangerie, elle a acheté deux croissants pour son petit déjeuner. Elle a refusé la monnaie que la vendeuse voulait lui rendre. Sa propre générosité l’exaltait, ainsi que le fait d’avoir réussi à vaincre l’horrible syndrome et à sortir de la cabane de ses angoisses.Sa joie était telle qu’elle avait oublié une chose importante. Elle ne prenait plus de contraceptif depuis le début du confinement.

Un mois plus tard, Ute, assise sur les toilettes dans son appartement, regardait fixement les deux traits sur le test de grossesse qu’elle venait d’acheter à la pharmacie. Ses parents devaient l’appeler d’un moment à l’autre sur Zoom. Qu’allait-elle leur dire ?
La vérité, sans doute. Cette fois-ci, leur conversation n’allait pas se focaliser sur les limaces du jardin qu’il fallait éliminer. Elle allait leur parler de l’enfant qui naîtrait au printemps prochain. Ute riait à l’avance en s’imaginant l’expression stupéfiée de ses parents.
Elle se sentait à la fois bête et heureuse. Bête parce qu’elle n’avait pas planifié tout cela, en tout cas pas dans un tel ordre. Et heureuse parce qu’une partie de son rêve s’était bel et bien réalisée.
Alors que la Belgique se préparait à la deuxième vague du coronavirus, Ute entamait une nouvelle étape de sa vie. Certes, elle n’était pas sortie du célibat mais elle était sur le point de devenir mère. Et c’était déjà une victoire en soi.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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