Ute et le confinement

« Je ne sais pas s’il y a un lien entre la pandémie et la libido mais le fait est que depuis le début du confinement, je ne pense plus au sexe », a déclaré Ute à une amie lors d’une de leurs séances interminables sur Zoom.
– Tant mieux, a réagi son amie. De toute façon, ton but n’est pas de céder à tes pulsions les plus basses. À ce que je sache, tu veux fonder une famille.
– Je passe mon temps à lire des statistiques sur le nombre de contaminations, à commander des masques en ligne, à me laver les mains et à cuisiner, a rétorqué Ute d’une voix plaintive. Comment veux-tu que je fonde une famille dans ces conditions ?
– Retourne sur les sites de rencontre ! lui a conseillé son amie, une Allemande comme elle, confinée à Bruxelles.

Après la malheureuse visite du bar clandestin avenue de la Couronne où elle s’était brièvement entichée d’un homme avant de découvrir que c’était un demeuré, Ute avait décidé de tout arrêter. D’abord, se disait-elle, il faut en finir avec la pandémie, avoir le vaccin et ensuite seulement, chercher l’homme de sa vie. Elle aimait faire les choses dans l’ordre.
Cependant, au fur et à mesure que le confinement se prolongeait, elle était de plus en plus encline à se dire que cela ne pouvait plus durer ainsi. Il ne fallait pas rester les bras croisés à attendre un salut venant on ne sait d’où. Certes, elle ne pouvait pas lutter contre le virus ni inventer des remèdes miraculeux. Mais se trouver un mari était dans l’ordre du possible. L’humanité avait beau souffrir d’une pandémie sans précédent, il ne fallait pas perdre de temps en vain.

Les échanges sur le site de rencontre Amor, amor ! ont connu un changement manifeste depuis qu’elle y était allée la dernière fois, avant la pandémie. Comme auparavant, les gens visitaient les profils d’autres personnes, échangeaient des messages, désiraient tomber amoureux. Mais sans la possibilité d’une rencontre dans un avenir proche, leur manière de communiquer avait sensiblement changé.

« Qu’est-ce que tu aimes faire ? »
Cette phrase, récurrente sur le site, a totalement perdu sa connotation sexuelle. Il ne s’agissait plus de connaître les préférences en matière d’amour mais de savoir comment l’autre résistait à l’ennui pendant le confinement. Ute a découvert que les hommes éprouvaient la même solitude et la même détresse qu’elle. Leur libido était visiblement aussi au point zéro.
C’était tellement inhabituel qu’il lui a fallu du temps pour comprendre que les gens voulaient tout simplement communiquer pour se sentir proche d’un autre être humain. Partager leur vécu, échanger sur leurs espoirs et leurs désespoirs. Les vulgarités ont disparu.
On demandait des nouvelles de la famille comme si on se connaissait depuis longtemps. On voulait savoir si tout le monde se portait bien et si personne n’était malade. Ute n’allait probablement jamais croiser la famille de ces hommes qui lui écrivaient puisqu’elle n’allait pas se marier avec eux. Mais c’était agréable et rassurant de voir que les gens, dans cette situation si particulière, étaient capables de se soucier de parfaits inconnus. Cela montrait une image noble de l’humanité.
Les sujets de conversation étaient plus profonds et le ton presque sincère puisque de toute façon on ne risquait rien. Les conditions sanitaires ne permettaient pas d’entretenir l’espoir d’un rapprochement physique à court terme.

« Où t’es ? », lui a demandé un Français dont le profil affichait une certaine ressemblance avec le sien. 36 ans, célibataire, un diplôme universitaire, arrivé depuis peu à Bruxelles et perdu dans cette ville qui s’est confinée avant qu’il ne puisse vraiment la découvrir.
– Chez moi, comme tout le monde, lui a répondu Ute. Elle avait du mal à comprendre les blagues en français, surtout si elles portaient sur l’indomptable orthographe de cette langue.
– On pourrait écrire ton nom en français de cette manière, lui a expliqué son interlocuteur.
Ce soir-là, Ute s’est répétée cette question au moins dix fois dans sa salle de bains en contemplant de ses yeux tristes son reflet dans le miroir.
– Je ne sais pas où je suis. Je suis complètement paumée ! s’est-elle répondue à elle-même.
Mais elle ne perdait pas l’espoir. Le lendemain, elle est retournée sur le site pour continuer la conversation avec cet homme.

Il s’appelait Romain. Elle ignorait si c’était son vrai nom mais en tout cas, il correspondait très bien à l’idée qu’elle souhaitait se faire de lui. Celle d’un homme sérieux, intelligent et courtois. Dès que les conditions du confinement se sont enfin quelque peu assouplies, ouvrant la possibilité d’une rencontre en plein air, Ute lui a proposé un rendez-vous. Évidemment, il fallait être protégé d’un masque mais elle espérait qu’elle pourrait quand même découvrir au moins la partie supérieure du visage de son élu. C’est-à-dire les yeux. Dans la situation actuelle, c’était déjà beaucoup.

Romain était un vrai romantique. Il lui a donné un rendez-vous dans la Forêt de Soignes, au milieu d’un pré entouré d’arbres centenaires. Armée de son GPS, Ute cherchait l’endroit avec frénésie. Les gouttes de sueur coulaient sous son masque. Elle pédalait sur son vélo sur des sentiers interminables et maudissait le manque d’indications. En Allemagne, dans une forêt pareille, il y aurait des panneaux partout ! Visiblement, les Belges aimaient se perdre. Mais pas Ute. Elle n’allait quand même pas arriver en retard et rater son futur mari.

Il l’attendait là, sous un grand chêne, et portait un masque bleu ciel qui allait parfaitement avec la couleur de ses yeux, bleus également. Elle se demandait si c’était exprès et s’il était tant obsédé par son apparence.
Heureusement, le reste du rendez-vous s’est déroulé avec succès. Ils ont laissé leurs vélos au pied du chêne et se sont promenés dans la forêt, sautant par-dessus des troncs au sol en pleine décomposition et évitant des buissons qui menaçaient de déchirer leurs vêtements. C’était un peu décadent, très poétique mais aussi physique.
À la fin, Ute était toute essoufflée. Elle était plutôt du genre à prendre un café en terrasse mais ne voulait pas se plaindre.
«  Je me sens moche avec ce masque », lui est-il échappé à un moment.
– Au contraire, vous êtes très belle, a rétorqué Romain. Grâce à votre masque, je peux laisser libre cours à mon imagination.
Conquise par sa réponse galante, elle n’a pu que sourire. Évidemment, sous le masque, ça ne se voyait pas.

Malgré toutes les difficultés liées au coronavirus, leur relation évoluait. Leur prochain rendez-vous était au parc Seny. Romain a apporté une bouteille de vin blanc avec deux verres. Ils se sont assis chacun sur le côté opposé d’un banc, buvaient, parlaient et contemplaient les ébats des canards dans l’étang. Dès que Romain soulevait discrètement son masque pour prendre une gorgée de vin, Ute jetait des regards furtifs vers lui. Il lui semblait que la partie inférieure de son visage était aussi belle que la partie supérieure. La bouteille vidée, elle a senti qu’elle était tombée amoureuse de lui.

Leurs rendez-vous continuaient tandis que les statistiques s’amélioraient. Tout le monde espérait que le Conseil national de sécurité autoriserait plus de libertés aux gens confinés depuis deux mois. Ute attendait ce moment avec impatience.
« Imaginez-vous, Romain ! Nous allons enfin nous voir sans porter de masque ! » (Ils se vouvoyaient toujours et Ute trouvait ça très chic.)
À cette déclaration, le visage de son élu (enfin, ce qu’elle pouvait en voir) s’est assombri.
– Vous n’avez pas envie qu’on se voie librement ? s’est exclamée Ute, déçue. Se tenir la main, aller dîner au restaurant…
– Si, si, bien sûr, a répondu Romain, évasif.
Puis il a changé de sujet et Ute a oublié ce petit incident. Ils avaient tellement de choses à se dire. Ensemble, ils pouvaient parler de tout et de n’importe quoi. Ute était heureuse et remerciait le petit virus qui semait tant de désordre dans le monde mais qui lui avait apporté Romain.

Le soir de la déclaration du Conseil national de sécurité qui annonçait l’assouplissement des mesures, elle a reçu un message de lui.

Chère Ute (Où t’es),

Autant vous avouer tout. Je suis un homme volage. Pour la première fois de ma vie, pendant ces deux mois et demi, j’ai été fidèle. Fidèle à vous, que je ne pouvais ni approcher ni toucher. Nos promenades, si innocentes et pures, étaient empreintes d’un sentiment que je n’ai jamais connu avant. J’étais comme envoûté. Je ne désirais pas rencontrer d’autre femme que vous, contrairement à mes habitudes.
Hélas, chaque pandémie a sa fin, aussi mortelle qu’elle puisse être. Je préfère arrêter là. Si je prends votre main, si je vous embrasse, notre relation s’enlisera fatalement dans la banalité. Je vous tromperai, je me connais. Mieux vaut garder un souvenir intact de vous, inoubliable et parfait. De vous, Ute, et de votre visage exquis, désirable même sous le masque.

Votre Romain (à jamais, à plus jamais)

Ute, meurtrie, a immédiatement effacé son profil sur Amor, amor ! dans un accès de colère, en se jurant qu’elle ne retournerait plus jamais sur un site de rencontre.

«  Je n’ai jamais rien compris aux romantiques ! » a-t-elle confié à son amie allemande sur Zoom le soir même. Après avoir vidé deux canettes de bières pour noyer son chagrin, elle était passablement éméchée. Mais ses idées sont restées claires et sa volonté inébranlable.
– Je vais trouver un homme à épouser et lui faire des enfants. Malgré les épidémies, malgré la crise économique, malgré Trump et malgré la famine dans le monde. Même si la moitié de la planète crève et qu’on est tous balayés par le changement climatique.
La troisième canette de bière qu’elle venait d’ouvrir a laissé échapper un pschitt, comme pour confirmer ses paroles.
– Amen, a répondu son amie avant de trinquer avec elle sur l’écran.

Veronika

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