Ute, Hilde, Silke

Depuis le début de la crise, Ute ne cessait pas d’oublier. Sa mémoire ne gardait plus la trace de certains de ses gestes quotidiens. S’est-elle brossé les dents ce matin ? A-t-elle appelé sa mère en Allemagne hier ou avant-hier ? Ou pas du tout ? Tous ces petits détails lui échappaient. Heureusement, elle ne perdait pas de vue la question essentielle : doit-elle rester célibataire jusqu’à la fin du confinement ou se trouver un homme malgré les obstacles dressés par l’imprévisible virus ?

Cette situation fâcheuse était entièrement de sa faute. Si elle avait pris la menace de la pandémie au sérieux, elle n’en serait pas là. Début mars, dans un accès de colère irréfléchi, elle a rompu avec Marco. Elle savait depuis longtemps qu’il n’était pas l’homme idéal, loin de là. Mais faute de trouver mieux, elle avait poursuivi cette relation sans avenir pendant quelques années, bercée par le confort rassurant et la torpeur dans laquelle la plongeaient leurs ébats.

Marco était un amant exceptionnel. Par contre, il aurait fait un piètre mari. Vaniteux, paresseux, imbu de sa personne et en plus porté sur la boisson. Elle ne l’imaginait pas se lever à trois heures du matin pour la remplacer au chevet de leur futur bébé souffrant de maux de dents (le petit ange en souffrirait sûrement, il ne pouvait pas en être autrement). Bref, une nuit, quand Marco est rentré tard, ivre au point de ne pas pouvoir donner une explication satisfaisante de son état impardonnable, elle lui a ordonné de faire ses valises et l’a mis à la porte.

Une semaine plus tard, fatalement, le gouvernement belge a décrété le confinement. Cette décision a laissé Ute désarmée. Elle ne s’y attendait pas, sinon elle se serait arrangée autrement. Soit elle aurait quitté Marco bien avant pour avoir le temps de se trouver un nouveau petit ami, soit elle serait restée avec lui pour avoir de la compagnie pendant cette période morne et déprimante. Mais Marco était parti pour de bon et elle était confinée seule. Célibataire de surcroît.

À 35 ans, Ute s’inquiétait souvent de ne pas encore avoir fondé de famille. L’homme parfait tardait à venir, alors qu’elle l’attendait depuis si longtemps. Avec ses boucles blondes et ses yeux bleu clair, elle était sûre de l’attirer dans ses filets, si seulement il surgissait dans les parages. Plusieurs fois, elle avait pensé qu’elle le tenait pour de bon mais chaque fois, il s’agissait d’une erreur. Comme avec Marco.

Dans l’impossibilité de sortir pour faire de nouvelles connaissances, Ute s’est inscrite sur un site de rencontres. Sur deux, plus précisément. Le premier s’appelait Amor, amor ! et, après une certaine réflexion, elle a décidé de ne pas y utiliser son vrai prénom. Elle a choisi comme surnom « Hilde ». Sur le deuxième, L’entremetteuse joyeuse, elle se faisait appeler « Silke ». Cela permettait à tous les candidats potentiels de deviner ses origines. Une Allemande sur un site de rencontres, ça faisait sérieux, pensait-elle. À son âge, elle ne pouvait plus se permettre de perdre du temps. Elle devait mettre toutes les chances de son côté pour trouver un futur mari et progéniteur.

Hélas, pendant le confinement, les candidats sur les sites de rencontres ne se bousculaient pas. Les hommes trouvaient sans doute d’autres consolations à leur solitude. Ne pas pouvoir approcher l’objet du désir, ni le prendre dans leurs bras ni l’embrasser, tout ceci devait freiner leur envie de faire connaissance avec Ute. Les sanctions prévues par le gouvernement belge pour ce genre de comportement hautement irresponsable en décourageaient plus d’un.

À vrai dire, Ute elle-même n’était pas tentée par ce type de rencontres. Tout ce qui était autorisé aux personnes qui n’étaient pas confinées ensemble, c’était une promenade où on se tenait à un mètre cinquante l’un de l’autre. Comme Ute était myope, cette distance ne lui permettrait pas de juger les qualités physiques du candidat de manière précise. Un rendez-vous à l’extérieur ne serait qu’une pure perte de temps. Et elle n’osait pas inviter des inconnus chez elle.

Aussi sa curiosité a-t-elle été piquée au vif quand une amie lui a signalé l’existence d’un bar clandestin, récemment ouvert à Bruxelles, avenue de la Couronne. En temps de crise, il y a toujours quelques récalcitrants qui se rebellent contre l’ordre établi. Et si elle essayait de rencontrer des hommes là ? Si ce n’était pas pour la vie, au moins aurait-elle un compagnon pour adoucir sa solitude. Ainsi, un soir, elle a soigneusement lavé ses boucles blondes, mis du maquillage, enfilé une robe moulante et s’est rendue à l’adresse que son amie lui avait indiquée.

C’était une maison privée, à la façade grise, devant laquelle elle était sans doute passée des dizaines de fois sans jamais la remarquer. Après avoir frappé deux fois rapidement et trois fois lentement sur la porte, celle-ci s’est ouverte légèrement. C’était le moment de prononcer le mot de passe.
« Corouna », a-t-elle soufflé. Elle avait peur de ne pas être comprise à cause de son accent allemand qui restait fort malgré toutes les années passées à Bruxelles.
Mais la porte s’est ouverte comme par miracle et elle a monté un petit escalier. Une dame derrière un guichet improvisé, habillée tout en noir, l’a saluée et lui a demandé d’une voix grave et solennelle : « Combien ? »
Son visage était caché derrière un magnifique masque qu’on porte habituellement au carnaval de Venise.
– Cent, a répondu Ute sans hésiter. Son amie l’avait prévenue qu’il fallait changer de l’argent à l’entrée pour se procurer la seule monnaie qui était utilisée dans ces lieux : des couronnes.
– S’il vous plaît, a répondu la dame. En lui donnant les billets, elle a aussi ajouté une petite couronne en papier doré, du même modèle que l’on décerne avec la galette des rois.
– Votre preuve de paiement, Mademoiselle, lui a expliqué la dame avec un petit sourire.

Aussitôt la couronne posée sur sa tête, Ute s’est sentie transfigurée. Comme si elle était une autre femme, celle qui allait enfin rencontrer l’homme de ses rêves. Le bar était visiblement un ancien salon transformé pour l’occasion. La pièce était plongée dans la pénombre et des petites tables étaient placées ci et là, éclairées par des bougies. C’était plutôt austère mais l’ensemble dégageait une atmosphère mystérieuse, un parfum d’interdit qui lui faisait tourner la tête. Près de la fenêtre, un serveur proposait toutes sortes de boissons, comme dans un vrai établissement.

« Un Martini », a demandé Ute.
– C’est votre première fois ? a demandé le serveur en lui tendant le verre.
– Ja, a répondu Ute en allemand sans s’en rendre compte. Quand elle était nerveuse, elle perdait la maîtrise du français. Or, maintenant, elle était surexcitée.

Elle s’est installée à une table d’où elle avait une vue parfaite sur les autres clients. Certains étaient regroupés par deux ou par trois. Ceux-ci, elle les a écartés tout de suite. Il lui fallait des hommes seuls, venus ici pour faire connaissance, exactement comme elle. Mentalement, elle faisait le tri parmi ceux qui remplissaient cette condition. L’un était trop gros, trop petit et en plus un peu chauve. L’autre trop vieux, habillé bizarrement, avec une moustache. Elle détestait les moustaches. Finalement, il n’en restait qu’un qui lui semblait acceptable. Un homme aux cheveux mi-longs, les yeux rêveurs, à l’allure romantique. Sans hésiter, Ute a pris son verre et s’est approchée de lui en s’efforçant de dissimuler un léger tremblement des mains. Ce ne serait pas bien de commencer la conversation en renversant du Martini sur sa chemise blanche.

« Puis-je m’asseoir à votre table ? », a-t-elle demandé, prenant son courage à deux mains.
– Certainement, a répondu l’homme avec un sourire avenant.
– Je m’appelle… Hilde. Non, Silke ! s’est-elle corrigée.
Silke correspondait sûrement mieux à l’image d’un homme charmant et agréable qu’elle se faisait de lui.
– Laurent, enchanté.
En se présentant, l’homme a légèrement incliné la tête. Tout en lui respirait l’élégance.
Subitement, Ute ne savait plus comment poursuivre, alors qu’elle était d’habitude bavarde et ne manquait jamais de sujets de conversation. Tout ce qui lui venait à l’esprit lui semblait banal, indigne de cet homme sûrement sensible et intelligent.
Heureusement, son compagnon de table s’est mis à parler.

– Avez-vous aperçu une grande étoile brillante dans le ciel ce soir ?
– Oui, a menti Ute. Elle était prête à tout pour lui plaire. Il était si poétique.
– Elle était étrange, vous ne trouvez pas ?
– Oui, très étrange, a confirmé Ute, feignant l’enthousiasme pour des objets célestes méconnus.
– Vous pensez aussi que tout ce qui nous arrive n’est pas un hasard ?
– Évidemment, a acquiescé Ute, séduite par ses propos. Elle transpirait sous sa robe et espérait que ça ne se voyait pas trop. Allait-il lui faire une déclaration ?
– Cette maladie, ce virus qui nous attaque… Tout cela a un sens ! a poursuivi l’homme en haussant la voix. Il devenait de plus en plus exalté mais Ute ne comprenait pas pourquoi. Visiblement, il ne lui parlait pas d’amour.
– Ce sont eux qui ont envoyé cette étoile brillante, a déclaré l’homme en chuchotant, comme s’il s’agissait d’un secret.
– Qui ? a demandé Ute, surprise.
– Ceux qui sont venus nous sauver. Et d’ailleurs, ce n’est pas une étoile. C’est un vaisseau cosmique. Ils viennent d’une autre galaxie, probablement très lointaine. Ils ont entendu nos cris de détresse. Êtes-vous prête à partir loin, très loin, chère Silke ? lui a-t-il demandé avec insistance.
Sur ce, il a saisi la main de Ute comme s’il voulait l’emmener de force jusqu’au vaisseau extraterrestre, garé devant le bar clandestin.
Ute a poussé un petit cri, a renversé son verre et a pris la fuite. En passant devant la dame à l’entrée, elle voulait s’excuser de son départ hâtif mais elle n’a pas trouvé les mots en français. À la place, elle a balbutié quelque chose en allemand et s’est précipitée dans la rue.

L’air frais lui a fait du bien et elle a décidé de rentrer chez elle à pied. Elle marchait avec détermination en direction de la Chasse en essayant de mettre un peu d’ordre dans la confusion qui régnait dans sa tête. Certes, elle désirait se marier. Mais pas avec une petite créature verte avec des antennes qui poussaient sur sa tête. Ni avec un fou qui croyait à l’existence des extraterrestres. Décidément, son chemin vers le bonheur était encore long et épineux. Mais elle n’abandonnerait pas.

À la maison, elle a d’abord pris un bain chaud. Ensuite, enveloppée dans son peignoir et confortablement installée sur le canapé, elle a envoyé un petit message gentil à Marco. Il était peut-être encore libre et accepterait de la revoir. Et qui sait, il aurait pu changer entretemps pour devenir un peu plus celui qu’elle désirait rencontrer depuis toujours. Le confinement peut faire des miracles. Après nous avoir plongés dans le chaos, il nous bouscule et nourrit nos espoirs les plus fous.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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