Quitter ses racines

« Je ne vois plus rien, je te l’ai dit cent fois. Tu ne veux vraiment pas bouger ?
— Non, je te dis que non !
— Mais puisque je te dis que tu es devant moi. Toujours immobile à ne rien faire.
— Je sais, mais ça fait des années, tu as dû t’y habituer depuis tout ce temps.
— Fais un effort, je t’en supplie !
— Comment veux-tu que je bouge ? Nos racines sont entremêlées dans le sol. Pour les humains ou les animaux, c’est facile. Mais pour nous les arbres… »

Didier (nom d’emprunt) savait que ce qu’il demandait à son compère Frank était loin d’être simple. Mais il n’en pouvait plus de leur cohabitation forcée au milieu d’une forêt quelconque et sans âme.

« Ah, que j’aimerais m’en aller, un autre monde m’attend certainement, on a besoin de moi pour mener la révolution. Mais qu’est-ce que je fais ici, planté dans le sol à quelques mètres de toi, bon sang ! Je ne vois presque rien, avec toutes tes branches et tes feuilles qui me cachent le soleil. Je décèle à peine un petit triangle de ciel bleu. Quelle tristesse !
— Écoute, Didier, ce n’est vraiment pas raisonnable. Qu’irais-tu faire là-bas ? Ont-ils seulement besoin d’un vieil arbre sédentaire qui ne sait rien du monde ? Tu sais, les rouges, on les a déjà vus par ici quand ils viennent camper dans la forêt, ce ne sont pas des tendres. Et méfie-toi d’ailleurs qu’ils utilisent ton bois pour lancer des incendies.
— Oui, mais au moins je verrai du pays, je partirais à la rencontre de paysages nouveaux.
— Ah, vraiment ? Mais tu sais, là-bas ce sont des villes où règne le béton. Et quand il y a des arbres, ils sont souvent chétifs, ils n’ont pas notre expérience et notre sagesse. Dis-toi bien que ton destin est ici, où nous sommes nés tous les deux. C’est notre terre commune, d’ailleurs j’aurais bien du mal à distinguer si cette racine-ci est la mienne ou la tienne, tant elles sont entremêlées.
— Bon, tu as sans doute raison, Frank. Je vais un peu me calmer. Viens, rapproche-toi de moi pour que je te fasse un câlin.
— C’est gentil, mais je ne peux pas bouger, tu le sais.
— C’est vrai. J’avais oublié… »

Yves

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