Clémence et Valentine


– Pourquoi il faut fêter Noël le 24 décembre et pas un autre jour ? demande ma sœur. C’est une de ses questions habituelles qui n’ont pas de sens et que pourtant, elle adore poser. On dirait que ça la taraude sérieusement.
Elle secoue sa tignasse brune qui cache la moitié de son visage.

J’hésite un moment, mais je lui sors l’argument traditionnel.
– Parce que c’est la naissance du Christ. Ce n’est sûrement pas la réponse qu’elle attend, elle est tout sauf une grenouille de bénitier. Mais à 7 heures du matin, je n’ai pas l’énergie de chercher une explication plus convaincante. De toute façon, je sais où elle veut en venir. Sa stratégie est de saisir n’importe quel prétexte pour provoquer une scène.

Sans montrer le moins du monde mon irritation, j’étale posément le beurre sur sa tartine et puis me mets à la recherche d’une confiture sur les étagères. J’oublie toujours qu’elle déteste la combinaison beurre-confiture. Ou je feins de l’oublier, surtout quand elle m’agace si tôt le matin.

Ma sœur, intrépide, continue à me défier depuis la table de cuisine.
– On s’en fiche du Christ, proclame-t-elle avec une moue d’enfant gâtée.

J’ai envie de lui dire qu’elle ne devrait pas parler comme ça, qu’on ne sait jamais… Si Dieu existe et qu’il se venge à cause de ce qu’elle vient de dire ? Je n’ai plus mis les pieds dans une église depuis ma communion mais les années de catéchisme intense, encouragé par mes parents et mal digéré par la suite ont laissé des traces de superstition chez moi. Après je me dis que ma sœur est déjà assez punie comme ça et qu’elle peut donc tout à fait se permettre de blasphémer. Cette idée me soulage.

Je trouve enfin un bocal de confiture d’orange, sa préférée. Si cette confiture pouvait être magique et adoucir l’amertume de ma sœur, toujours prête à m’éclater au visage… Je dois me contenter de ne pas la renverser sur mon tailleur immaculé que j´ai mis pour aller au bureau.
– J’ai dit qu’on s’en fichait du Christ, répète ma sœur obstinément, comme si j’étais sourde.
– Je ne veux pas discuter du bien-fondé de la foi, réponds-je sur un ton hautain que je voulais pourtant diplomatique. Et j’ajoute, comme si elle ne le savait pas, que je dois me dépêcher d’aller au travail.

Ma seule ambition ce matin était de servir à ma sœur son petit déjeuner sans trop de dégâts moraux et psychologiques. Cette chose apparemment facile est devenue d’une complexité inouïe depuis son accident de voiture et ça a tendance à s’empirer au fil des mois.
– Qui parle de foi ? s’exclame ma sœur. Moi, je pense aux cadeaux de Noël. C’est complètement débile comme idée. Comme si on ne pouvait pas donner des cadeaux de Noël à Pâques, par exemple. Sous l’effet de l’indignation, ses cheveux paraissent de plus en plus ébouriffés. On dirait une sorcière païenne.

Je sens ma colère monter. Je voulais rester calme mais ces discussions absurdes finissent toujours par me faire perdre mon sang-froid. C’est exactement le but de ma sœur, d’ailleurs. Je réplique avec une condescendance dont j’aurai honte plus tard :
– Si on devait offrir les cadeaux de Noël à Pâques, on les appellerait les cadeaux de Pâques. C’est logique, non ?

Ma sœur pousse un soupir satisfait. Elle a réussi à provoquer une réaction démesurée chez moi. Elle ne supporte pas que je m’occupe d’elle d’une manière stoïque, que je sois aimable et patiente, serviable et accommodante. Elle me préfère sèche et brutale, ironique et sans pitié. Ce que je ne suis que très rarement avec elle, au prix d’efforts surhumains.

Si c’était moi qui avais un accident me laissant en chaise roulante pendant des mois et peut-être pour la vie, je ne voudrais pas qu’on me crie dessus ni qu’on se montre excédé. Je m’efforcerais de ne pas rendre la vie de ceux qui sont obligés de s’occuper de moi infernale. Ma sœur, c’est le contraire. Elle était pourtant différente avant l’accident. Certes, elle a toujours eu son petit caractère, mais on riait ensemble. Elle ne me contredisait pas juste pour le plaisir de me voir sortir de mes gonds. C’est comme si j’avais deux sœurs : l’une avant l’accident, l’autre après.

Le thé est prêt. Je sors le sachet et lui apporte la tasse avec la tartine sur un plateau. En guise de réconciliation, je lui dis :
– Je laverai la vaisselle. Ne t’embête pas avec ça.
– Ce n’est pas la vaisselle qui m’embête. Elle lève les yeux vers moi, l’air volontairement narquois. Ce sont les cadeaux de Noël que j’ai envie d’offrir à Pâques.

Je détourne mon regard en me demandant pourquoi elle est aussi têtue. Depuis quand est-elle littéralement obsédée par des choses sans importance ? On dirait qu’elle veut me faire payer mes deux jambes qui arrivent à marcher, contrairement aux siennes.
– Je reviens à midi, dis-je en haussant le ton pour lui signifier que la discussion est terminée et qu’il est temps pour moi de partir.

Je la laisse avec son petit déjeuner qu’elle mangera longuement, non pas pour profiter du luxe du temps qui s’offre à elle mais pour faire passer les longues heures ennuyeuses avant mon retour. Elle ne dit rien et je claque la porte de l’appartement un peu trop fort. Je sais que je vais penser à cette scène toute la matinée. Elle restera coincée de mon ventre comme un morceau trop dur à digérer. À midi, les remords auront fait leur travail habituel et je reviendrai radoucie à la maison pour me faire insulter à nouveau et repartir remontée au travail. C’est désormais notre routine quotidienne, sauf les weekends où je l’amène parfois chez des amis. Là-bas, elle se comporte toujours d’une manière impeccable.
– Elle est tellement courageuse ! me glissent discrètement les amis quand ils me la ramènent le dimanche soir. Elle n’a pas perdu son sens de l’humour. Moi, à sa place…

Il me faut toujours un peu de temps avant de comprendre que cette femme gaie et charmante qu’ils me décrivent est vraiment ma sœur. Apparemment, loin de moi, elle devient une autre personne.

J’ai installé Clémence chez moi dès qu’elle est sortie de l’hôpital Saint-Luc après son opération. Son appartement à Schaerbeek était trop loin du mien pour pouvoir y faire des allers-retours plusieurs fois dans la journée. Il fallait que quelqu’un lui fasse les courses, la cuisine… Je me disais que la solitude lui pèserait, qu’elle aurait peut-être peur la nuit si un cauchemar la réveillait. Ça arrive fréquemment après un accident.

Elle m’en était reconnaissante, au moins au début. Après, très vite, elle s’est mise à me détester. Elle ne supporte pas de dépendre de moi et moi, je ne peux pas la lâcher. Nous sommes coincées dans cette situation qui nous rend folles par moments et très proches à d’autres. Sans son accident, je n’aurais jamais connu sa face cachée. Sa haine de soi, sa haine de moi. Et elle n’aurait jamais connu la mienne, celle de la samaritaine masochiste qui rend service même quand on lui crache au visage.

En sortant, je remarque quelque chose d’humide dans l’air. C’est blanc et ça tombe doucement. Un flocon atterrit sur mon nez. On voit rarement la neige à Bruxelles et encore moins avant Noël. Je me rends soudain compte que c’est dans deux semaines déjà. Il faut penser aux cadeaux… D’un coup, j’ai une illumination.

En continuant à marcher rapidement vers le métro, j’appelle ma sœur. Comme toujours quand elle est fâchée, elle ne décroche pas. Je raccroche et la rappelle pour qu’elle comprenne que c’est important. Elle finit par répondre.
Son « allô » est doux et attristé, comme celui d’une petite fille qui vient de se faire gronder.
– Écoute, cette année, on ne s’offre rien à Noël. On laissera ça pour plus tard. Pourquoi pas pour Pâques, finalement ?

Clémence ne dit rien mais je devine qu’elle sourit. Évidemment, comment pourrait-elle faire les magasins en chaise roulante ? Je suis idiote de ne pas y avoir pensé plus tôt.
– À Pâques, je serai déjà sur pied, tu verras.

Rien n’est moins sûr mais je dis simplement : – Oui.

Quelques mois passent. C’est le printemps. Pâques approche.
– Valentine, viens ici !

Ces derniers temps, Clémence va mieux. En surface, tout semble comme avant. Mais sa hargne habituelle craque comme la coquille d’un œuf prêt à éclore. Elle a recommencé à se coiffer et fait des grands sourires au kiné qui vient faire des exercices avec elle tous les jours. Elle s’enferme avec lui dans la chambre, où j’ai l’interdiction d’entrer. Quand le kiné part, elle est toute rouge et paraît essoufflée. Je parie qu’elle a le béguin pour lui mais je n’ose pas faire le moindre commentaire.
– Valentine ! Elle hurle presque, impatiente comme toujours.

Je dois tout lâcher et accourir près d’elle, sinon, elle va se mettre à jeter ses pantoufles contre la porte. Comme d’habitude, elle va me montrer une toile d’araignée au plafond et exiger que je chasse la pauvre bête immédiatement pour qu’elle ne vienne pas l’attaquer. Je ne connais pas d’araignée capable d’attaquer quelqu’un mais…

Cette fois-ci, ce n’est pas une araignée. Clémence se tient au milieu du salon, sans pantoufles, debout. Sa chaise roulante se trouve devant elle mais elle ne s’y appuie pas. Ses bras pendent des deux côtés de son corps. Elle fait un pas peu assuré mais ne tombe pas. Puis un deuxième. Et un troisième.
– Clémence ? Je n’en crois pas mes yeux. C’est un miracle. Ma sœur marche.
– Ben quoi ? J’ai décidé de m’offrir un cadeau pour Pâques, dit-elle, imperturbable. Et puis, haletante mais satisfaite, elle se laisse tomber sur sa chaise. Ressuscitée…

Veronika

Photo by Vendula Lyachová

Advertisements

About writingbrussels

Seven Writers. Three Languages. One City.
This entry was posted in Rebirth, Veronika. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.