Les trois inséparables


Au fond de mon tiroir se cache une photo de trois dames d’un certain âge souriant à un bébé. Je scrute leurs visages, sans les reconnaître d’abord. Finalement, un vieux souvenir remonte à la surface de ma mémoire. Évidemment, ce sont les amies bruxelloises de ma grand-mère ! Les trois inséparables, comme on les appelait. Tellement inséparables qu’elles partagèrent le même homme dans leur vie. Une histoire incroyable. Son nom à lui ne me revient pas mais je vais l’appeler Roger. C’est un nom tout à fait convenable pour un jeune homme appelé à combattre dans les rangs de l’armée belge en 1914.

À l’époque, les trois amies ­ Édith, Germaine et Marguerite ­ avaient 18 ans et étaient fraîchement fiancées. Il faut dire que l’arrivée de la guerre précipita bon nombre de fiançailles, sans doute pour donner aux futurs soldats une lueur d’espoir, la promesse étincelante d’une vie meilleure avant d’être envoyés à la mort. Et une raison pour revenir des champs de bataille.

Autour d’Édith, tout le monde était secrètement convaincu que Roger serait celui qui ne reviendrait pas. C’était une tête brûlée, un garçon au cœur d’or mais qui se jetait toujours dans la mêlée sans réfléchir. À vrai dire, Édith avait quelques réserves avant de se fiancer avec lui. Il était charmant mais on le disait inconstant et immature. C’était toujours lui qui payait « une dernière tournée » au bar à ses camarades, après quoi la fête se prolongeait jusqu’au petit matin. Il ferait un mari médiocre, tout le monde était d’accord sur ce point.

Cependant, comme Roger allait être emporté dans une des plus grandes tourmentes qui s’abattait sur l’Europe, Édith, en proie à un puissant sentiment de pitié, promit à ce garçon de lui écrire et de l’attendre. Le dernier soir qu’ils passèrent ensemble, elle se laissa embrasser sur la bouche, ce qui, à l’époque, n’était pas un geste anodin. Au moment de son départ, elle versa des larmes sincères pour cette jeune vie qui allait être gâchée.

Ses amies Germaine et Marguerite étaient pleines de confiance envers leurs fiancés. Eux aussi partaient avec Roger accomplir leur destin de jeunes recrues. Hommes fiables et raisonnables, ils éviteraient de s’exposer inutilement au danger et ne se lanceraient pas dans des actes de bravoure démesurés. Ils reviendraient sûrement. Une fois mariés, la guerre ne serait plus qu’un mauvais souvenir pour eux tous. Lors des soirées solitaires où l’attente leur pesait particulièrement, Germaine et Marguerite s’imaginaient entourées de leur future famille. Dans leurs rêves, les enfants se chamaillaient et leurs progéniteurs les réprimandaient avec amour et fermeté. À cette époque, une femme ne pouvait attendre mieux de la vie pour être comblée.

Germaine fut la première à recevoir la nouvelle tant redoutée par temps de guerre. Après quelques jours de combats à peine, son fiancé, qui n’avait même pas eu le temps de s’habituer au vacarme des armes et à la vue de la mort, avait été réduit à néant par un obus. Personne n’a eu de fiançailles aussi courtes, regretta Germaine, anéantie par le choc. Les gens l’évitaient, comme si sa présence risquait de leur porter malheur. Eux aussi tremblaient pour leurs proches. Seules Édith et Marguerite restaient fidèlement à ses côtés.

Pour se donner du courage, Marguerite se répétait que le lot de malheurs s’était épuisé avec le sort qui avait frappé Germaine. Elle ne s’attendait pas à vivre la même épreuve que son amie, celle de la fiancée veuve, comme on disait alors. Et pourtant, c’est ce qui lui arriva. Pendant une attaque, son amoureux fut tué par une balle tirée par un pauvre soldat qui le suivit rapidement dans la mort, transpercé par une baïonnette. La guerre était une boucherie. Les télégrammes pleuvaient avec une régularité impitoyable, alimentant la tragédie générale.

Édith attendait le sien, résignée. Mais à la place d’un télégramme, c’est Roger qui se présenta à sa porte à la fin de la guerre. Sale, maigre mais vivant. C’était tout à fait inespéré. Une légère intoxication à l’ypérite n’avait pas eu raison de lui. De plus, elle lui permit d’être réformé pour toutes les guerres à venir. Il refusa de parler de ce qu’il avait vécu et insista pour qu’ils se marient le plus rapidement possible. On aurait dit qu’après les tranchées, il avait hâte de passer à autre chose.

Édith était prise de court mais ne put refuser, d’autant plus que Germaine et Marguerite la considéraient comme incroyablement chanceuse. Et puis, dire non à un soldat revenu du front, à un héros de guerre était impensable. Cela risquerait de provoquer un scandale public. Pendant un bref moment, Édith voulut croire que le bonheur avec Roger serait possible.

Après le mariage, elle n’osait pas se plaindre de certaines déceptions qu’induisait inexorablement la vie conjugale. Germaine et Marguerite souriaient tristement quand elle essayait de leur expliquer que Roger était loin d’être un prince charmant. Son avis était qu’un homme ordinaire était forcément une source de désillusions.

« Tu n’apprécies pas ce que tu as », dit Germaine à Édith sur un ton de reproche.
« Et toi, tu ne vis pas ce que je vis », rétorqua Édith. « En fait, je n’aurais jamais dû me marier. Je n’aime pas faire la cuisine et je n’aime pas m’occuper d’un homme. Je serais plus tranquille toute seule. »

Il semble qu’à ce moment-là, les trois amies eurent une conversation sérieuse. Son contenu resta secret mais elle changea leur vie. Au bout de quelque temps, Roger déménagea chez Germaine. Il n’y eut pas de divorce officiel puisqu’une telle procédure était inacceptable aux yeux du monde. Officiellement, Roger se reposait chez Germaine pour reprendre des forces après la guerre et les batailles conjugales.

Ce repos dura de nombreuses années et porta ses fruits. Roger eut trois enfants de Germaine qui devint une mère comblée. Une vingtaine d’années heureuses s’écoulèrent. Entre-temps, la Seconde Guerre mondiale éclata. Roger, grâce à ses séquelles d’ypérite, fut réformé. Les enfants grandirent et quittèrent la maison. Soudain, ce qui liait le couple disparut. Roger se plaignait de la froideur de Germaine, de son manque d’intérêt pour lui et de sa fatigue incessante. À vrai dire, Germaine était vraiment épuisée par son rôle de mère et d’épouse. Elle avait besoin d’une pause.

En somme, cette situation n’avait rien d’extraordinaire. Mais il y eut une oreille qui écoutait avec compassion les lamentations de Roger – celle de Marguerite. À l’époque, elle entamait déjà la quarantaine mais c’était une femme bien conservée, élégante et amène. Elle travaillait comme secrétaire dans une grande entreprise et trouvait que sa maison était bien trop calme après son retour du bureau. Elle cultivait avec passion de nombreuses plantes qui remplissaient les rebords de fenêtres. Mais son cœur restait vide et il y avait assez de place pour quelqu’un d’un peu plus réactif et vivant que les plantes vertes.

Après Édith et Germaine, il semblait naturel à Marguerite d’aimer Roger. Elles partageaient tout dans leur amitié. Elles s’entraidaient, se soutenaient, et leur solidarité était infaillible. De plus, les enfants de Germaine étaient très proches de Marguerite. Elle les avait souvent gardés quand ils étaient petits. Elle partait même en vacances avec eux. Et comme elle n’habitait pas très loin de la maison de Germaine, le déménagement ne serait pas compliqué.

Avant de prendre sa décision, Marguerite vint demander l’avis de Germaine.
— Ma chère, je crois que j’aime ton Roger.
— Eh bien, prends-le, répondit Germaine, stoïque. Et elle leur prépara un bon café arrosé de cognac pour fêter cela.

Tout fut réglé rapidement. Roger quitta la maison avec une petite valise et s’installa parmi les plantes de sa nouvelle compagne, prête à cultiver leur bonheur à deux avec au moins autant de soins qu’elle procurait à ses plantes.

Hélas, ce bonheur ne dura que quelques années. Un après-midi ensoleillé, en lisant son journal sous l’ombre d’un ficus géant qui faisait la fierté de Marguerite, le héros des tranchées succomba à une artère bouchée. À cinquante ans, Roger fut emporté par une crise cardiaque.

À l’enterrement, les trois amies pleuraient celui qui était l’homme de leur vie, le seul et l’unique. Plongées dans une tristesse commune, elles fermèrent définitivement ce chapitre de leur vie. Désormais, elles s’adonnèrent à leur nouveau rôle de grand-mère. Après leur avoir pris Roger, le destin leur offrit aussitôt le tout premier petit-enfant de Germaine. Même Édith qui n’avait jamais eu de fibre maternelle se découvrit une patience inouïe pour bercer le nouveau-né. Il reçut naturellement le nom de Roger et il eut la chance d’avoir trois grand-mères dévouées.

De cette époque vient la photo des trois amies rassemblées autour du bébé, affichant un sourire ravi. Il est impossible de distinguer celle qui est sa grand-mère biologique. Le bébé ressemble aux trois à la fois. Édith, Germaine et Marguerite vécurent très vieilles et je veux croire qu’elles étaient heureuses, même dans la maison de retraite où elles passèrent ensemble les dernières années de leur vie. Elles sont enterrées près de Roger et, à présent, elles sont au paradis. J’en suis absolument sûre.

Veronika

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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