Sur le bout de la langue

Tout d’abord, j’ai remarqué une jambe. Un spécimen magnifique, longiligne, vêtu d’un bas noir. Ce sont des choses que je remarque. Depuis que je vis à Bruxelles, j’en ai vues de toutes sortes. Des jambes rondelettes, plutôt pudiques, avec un certain sens de l’humour qui se manifeste par les couleurs vives qu’affectionne leur propriétaire. Des jambes en X, très sérieuses, qui ne rient jamais, et préfèrent se montrer croisées pour dissimuler leur forme véritable. Elles sont ambitieuses et déterminées, contrairement aux jambes courtes. Les petits modèles sont attachants mais émotifs et quelque peu indécis.

La jambe longiligne qui attend avec sa propriétaire au comptoir du bar n’a rien en commun avec celles que je viens d’évoquer. Elle est impossible à décrire : elle est tout simplement splendide, telle une divinité descendue sur terre pour se laisser admirer dans toute sa perfection. L’épiphanie du sublime, elle s’attend à être idolâtrée. Je suis prêt à m’incliner devant elle et je me lève de mon siège pour proposer un verre à sa propriétaire.

Ce bar de la place du Luxembourg est un lieu idéal pour chasser. Du lundi au vendredi, on vient ici pour choisir le compagnon d’un soir ou plus si affinités. Les lumières tamisées créent une atmosphère légèrement décalée, lissent les imperfections des corps et inspirent les conversations sensuelles. Le barman, rapide et efficace, est d’une discrétion totale. Bien qu’il assiste régulièrement à ce que j’appelle mon « protocole de séduction », son visage impassible exprime toujours la même déférence et le même respect. Le week-end, le bar est fermé, comme toutes les institutions européennes du quartier. La trêve est respectée jusqu’à la reprise du lundi où la chasse repart de plus belle.

Je décroche mon regard de la magnifique jambe pour vérifier le visage de la propriétaire. Vous l’avez compris – même si la forme des membres inférieurs est déterminante dans mon choix, une certaine harmonie de la physionomie m’est également nécessaire pour nourrir mon ardeur.

Je suis aussitôt rassuré – le visage est suffisamment attirant pour ne pas me rebuter et pas trop beau pour me distraire de l’essentiel. Je peux désormais tenter une attaque frontale, en anglais évidemment, qui est la lingua franca de la bulle européenne.

– Bonsoir, mademoiselle. J’espère que je ne vous dérange pas ?

C’est une phrase obligée alors que la femme n’attend que cela. L’hésitation de son côté, évidemment purement artificielle. Je remarque son maquillage soigné. Une bague élégante orne sa main gauche. Sa robe n’est ni trop courte, ce qui serait vulgaire, ni trop longue pour ne pas nourrir de fausses illusions sur ses formes.

Je rajoute : « J’attends quelqu’un mais il a un peu de retard ».
Cette remarque me permettra de battre à la retraite si les choses prennent un mauvais tournant. Puis, je continue.

– Voudriez-vous prendre un verre avec moi en attendant ?

Mes propos sont volontairement banals mais mon sourire est des plus séduisants. En peaufinant le protocole depuis des années, j’ai compris qu’il n’était pas nécessaire d’être un poète pour séduire une femme. Oubliez les métaphores et les compliments, les mots les plus simples suffisent ! C’est l’intonation, la gestuelle et le regard qui leur donnent leur profondeur irrésistible.

L’inconnue vérifie son portable. Le vernis sur ses ongles est rouge sang comme si, tel un vampire, elle venait de dévorer une victime. Mon souhait le plus ardent est qu’elle me considère comme sa proie.

– Moi aussi, j’attends quelqu’un, répond-elle. Mais j’ai quelques minutes à vous consacrer.

Sa voix me fait tressaillir. Elle est grave et mystérieuse. Ses propos me conviennent, ils collent parfaitement au protocole. Elle est prête à passer un certain temps avec moi, peut-être quelques heures, et me le fait habilement savoir.

J’ouvre la bouche pour continuer mais elle me coupe la parole.

– Peut-on savoir ce qui vous amène dans cette ville ? me demande-t-elle.

Une question très importante puisqu’il faut toujours savoir si la personne est seulement en visite ou si elle a ses habitudes dans le quartier. Moi-même, je la pose toujours aux femmes avant de passer aux choses sérieuses. Pour des raisons évidentes, il vaut mieux éviter de recroiser les mêmes partenaires. La répétition est la source de l’ennui.

– Je suis de passage… Je n’ai pas le temps de développer qu’elle continue déjà.

– Quel dommage ! J’aurais aimé pouvoir vous montrer quelques trésors cachés de Bruxelles.

Cette femme commence à m’intéresser et pas seulement en tant que propriétaire de ces jambes superbes. On dirait qu’elle suit mon protocole mot à mot, comme si elle lisait dans mes pensées. Quant aux trésors de Bruxelles, soyez assurés qu’ils sont bien cachés. Mais entre deux adultes consentants, on se comprend.

– Parfois, les trésors apparaissent là où on ne les attend pas, poursuit-elle avec un léger sourire moqueur.

Je l’aurais trouvé charmante si je ne connaissais pas ces mots par cœur. Ce sont les miens ! Je les ai prononcés mille fois. L’assurance avec laquelle elle les a utilisés me donne des sueurs froides. Est-il possible qu’elle ait percé mon jeu ? Au point de savoir à l’avance ce que j’allais dire ?

– Nous nous sommes déjà rencontrés quelque part ?

À ce stade, cette question me paraît nécessaire. Il faut que je sache ! Car rien n’est pire pour un séducteur que d’être dévoilé. Mon honneur professionnel en serait bafoué.
L’inconnue affiche une moue triste et vexée.

– Vraiment, vous ne vous souvenez pas de moi ? Pourtant, c’était une rencontre inoubliable…

Soudain, des bribes d’une conversation lointaine me reviennent. Puis des images. La même jambe magnifique, vêtue d’un bas noir, dans un autre bar du quartier européen. La même voix grave et sensuelle, un prénom exotique. Mais… comment s’appelait-elle ? Nastassia ? Gordana ? Dragica ? Je l’ai sur le bout de la langue.

Non seulement je ne m’en souviens plus mais le pire est que j’ai oublié comment les choses se sont terminées avec elle. Me suis-je fait rejeter ? Ou avions-nous passé une nuit torride ensemble ? Malgré tous mes efforts, ces moments m’échappent entre les doigts et avec eux, mes succès passés. D’autres conquêtes, beaucoup plus banales et ordinaires, ont effacé celle-ci qui devait être hors du commun.

Suis-je en train de vieillir ? C’est inquiétant. L’idée de la décrépitude inévitable est si cruelle que je me sens défaillir. Que restera-t-il de ma vie si mes souvenirs s’envolent ? Plus rien.

Pour être en paix, il me faut absolument découvrir ceci : ai-je caressé cette jambe sublime une fois dans ma vie ou pas ?

Hélas, je ne le saurai jamais. Le rendez-vous de la belle inconnue est arrivé. Un homme lui fait signe depuis l’entrée du bar et elle se lève pour partir avec lui. En mettant son manteau élégant, un nuage de parfum enivrant m’envahit. J’aurais tellement aimé lui dire : Reste encore, Nastassia ! (Ou Gordana ? Ou Dragica ?) Raconte-moi ce qui s’est passé entre nous ! Dis-moi ton nom !

Submergé par les circonstances, je reste planté là sans mot dire. En la voyant disparaître, je ressens dans mon corps dépité un coup de pied puissant de sa jambe divine, dirigée avec force et précision dans mes entrailles.

Veronika

About writingbrussels

Seven Writers. Three Languages. One City.
This entry was posted in On the tip of my tongue, Veronika. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.