Retour en avion

Ah, la belle vie de l’expat ou du travailleur international ! Toujours à voyager, comme s’il partait à la découverte du monde. Ceci semble si idyllique, mais qu’en est-il vraiment ?

Ça devait être un petit trajet tout simple : deux heures d’avion, et puis je serais de retour à Bruxelles.
J’adore ce slogan, de tout ramener à « deux heures ». En fait, si on regarde bien, ce n’est jamais que la durée du vol lui-même. Car dans la pratique, les compagnies aériennes vous demandent déjà d’arriver deux, parfois trois heures à l’avance, mais avec les aéroports situés loin du cœur des villes et qu’on ajoute tous les temps de sécurité pour faire face aux problèmes de transport ou pour éviter de faire la queue trop longtemps, eh bien cela revient souvent à consacrer une journée entière pour faire le trajet de porte à porte. Mais bon, on dira « deux heures » si vous préférez.

Levé aux aurores, trajet les yeux mi-clos, me voici titubant maladroitement à travers un de ces aéroports anonymes, comme il en existe sur tout le continent. Les mêmes boutiques de luxe : des parfums, des articles de mode, un comptoir à journaux qui vend aussi des friandises, une grande chaîne franchisée qui vend des cafés en écrivant votre prénom au feutre sur votre gobelet… La mondialisation est visiblement passée par ici. Ça doit rassurer sans doute le voyageur, mais au risque de ne parfois plus savoir dans quelle ville il se trouve.

Passage obligé par les détecteurs de métaux et ses inévitables gardes. Cela semble franchement terroriser plein de gens, qui s’emploient à avoir l’air le plus normal possible, et surtout le plus docile. Je me rappelle avec nostalgie de l’époque où je portais sur moi un couteau suisse, muni de plusieurs lames tranchantes : il fallait simplement le déposer dans petite boîte à côté du portique et on vous le rendait avec le sourire en vous disant : « Bon vol ! » De nos jours, une simple petite bouteille d’eau vous range aussitôt dans la catégorie « terroriste ». Ces portiques réagissent à absolument tout : votre alliance, la fermeture-éclair de votre pantalon, un plombage sur une dent, et vous voici tenu de vous soumettre à une inspection et quelques palpations, immobile comme un vulgaire suspect qui viendrait de se faire arrêter. Vous pouvez ensuite récupérer vos affaires et réarranger vos vêtements en compagnie de vos compagnons d’infortune, tous ensemble dans cette grande mise en scène.

Cette humiliation passée, je jette un coup d’œil rapide aux écrans et vois que le vol pour Bruxelles embarquera depuis la porte 5. Tiens, je n’avais pas vu que c’était si tôt. Quel dommage, pas moyen de faire quelques emplettes dans les boutiques de l’aéroport. Pas le temps non plus de recharger un quelconque appareil électronique : dix personnes s’agitent nerveusement autour de la seule petite prise de courant visible dans un coin du hall d’attente en se chamaillant sur qui aura droit à celle-ci.

L’embarquement commence, il faut de nouveau faire la queue. Mais il en faudrait plus pour ébranler mon calme : inutile de stresser pour être dans les premiers, car je sais que ma place est réservée. Je patiente paisiblement, en laissant passer tout le monde, pour être le dernier à se présenter au contrôle. Mais une surprise de taille m’attend au moment de présenter ma carte d’embarquement :
« Désolé, monsieur, mais ce n’est pas pour notre vol.
— Comment ? Mais c’est pourtant bien le vol vers Bruxelles, c’est écrit.
— Oui, je vois, mais ce n’est pas le même vol, regardez le numéro, ici. »

Catastrophe ! Il y avait visiblement deux vols différents, qui plus est à la même heure. Une chance sur deux, c’était bien ma veine. Bon, resaissons-nous, il n’y a plus une minute à perdre : le mien c’est à la porte 49. Mais c’est tout à fait l’autre bout de l’aéroport, ça ! Moi qui étais paisiblement assis il y a quelques instants à peine, voici que mon cœur bat à 200 à l’heure sous le stress et que je traverse l’aéroport à grandes enjambées en criant aux voyageurs devant moi de bien vouloir s’écarter. L’adrénaline est à son maximum, et j’ai peur de me faire abattre par un garde de sécurité, tellement je dois avoir l’air suspect, à courir en hurlant sur tous ceux qui se trouvent sur mon passage.


46, 47, 48… 49, hourra, me voici à la porte d’embarquement vers Bruxelles. Tout va bien, je peux embarquer, non sans m’être fait sermonner par l’hôtesse d’accueil pour être arrivé si tard, au moment où elle allait fermer les portes. Mais tout va bien, je gravis les marches vers l’avion, et j’ai demandé à absolument tout le monde si celui-ci allait bien à Bruxelles et ceci m’a été confirmé à 100 %. Ouf, quel stress, je respire enfin !

On compte à nouveau, les rangées, cette fois-ci :
« 14, 15, 16… 17. Ah, excusez-moi, madame mais je pense que vous êtes assise sur ma place. Regardez, j’ai le 17A sur mon ticket, et c’est bien ici.
— Tiens, c’est étrange, me répond-elle, car moi aussi j’ai le siège 17A. »

À ce moment, mon esprit commence à s’emballer, et en une demi-seconde j’imagine déjà le pire scénario, celui où la compagnie aurait eu recours à de l’overbooking. Ce serait bien ma veine qu’on me débarque maintenant, après ma course héroïque à travers l’aéroport. J’attrape l’hôtesse à la rescousse, j’essaie de lui expliquer brièvement la situation, et je me jette à ses pieds en forçant tous mes talents de comédien pour implorer que je dois absolument pouvoir avoir ce vol, que c’est quasiment une question de vie ou de mort pour moi, et que…
« Oh, madame, interrompt l’hôtesse à l’attention de la dame du siège 17A, je pense que vous vous êtes trompée d’avion. Cet avion-ci va à Bruxelles, vous vous allez à Varsovie. »

C’était donc ça ! Pour embarquer dans l’avion il a fallu emprunter un court morceau sur le tarmac et le chemin était en partie commun avec le groupe de l’avion d’à côté. Cette dame était visiblement distraite, tsss, ces gens distraits, quand même… Heureusement pour elle, elle devrait pouvoir rejoindre l’avion de Varsovie, qui partira après le notre. Quant à moi, ça va et je savoure à présent mon siège 17A. Bon, l’ascenseur émotionnel semble enfin s’être arrêté et je jubile qu’après mes déboires initiaux, tout semble s’arranger à présent. Dans quelques instants nous décollerons et je serai de retour à Bruxelles, ce n’est pas trop tôt.

L’avion demeure immobile sur la piste, rien ne bouge, une attente interminable…
Le commandant de bord lance une annonce au micro, et nous apprenons que deux passagers manquent toujours. Par mesure de sécurité, il faudra évacuer leurs bagages de la soute. Il faut tout d’abord identifier quels sont ceux-ci parmi les centaines de valises qui ont été chargées à bord. Ça prend une éternité, et à voir le manque de délicatesse des deux jeunes types qui manipulent les valises et les jettent sur les chariots mobiles, je me félicite de n’avoir pas de bibelot ou d’objet précieux dans mes bagages.
Soudain, on nous annonce que les deux passagers manquants sont finalement là. Ils arrivent munis de plusieurs sacs d’emplettes des magasins détaxés de l’aéroport ; visiblement, ils ne se sont pas trop préoccupés de l’heure ni des annonces dans l’aéroport, et sont accueillis à bord sous une huée générale. On doit à présent rouvrir la soute pour réembarquer leurs valises, encore du temps perdu.
Notre vol décollera ensuite. Non, pardon, notre vol s’immobilisera ensuite longuement sur la piste en attendant un créneau libre.

Le vol se déroule paisiblement : un bébé hurle pendant tout le voyage, le passager du siège devant moi abaisse son siège au maximum et celui derrière moi tapote nerveusement dans mon siège avec ses pieds, un voisin enrhumé renifle bruyamment toutes les 10 secondes. Bref, la routine pour le voyageur aérien.
Les hôtesses passent avec leur chariot et nous proposent gentiment à boire. Oui, volontiers, j’ai la langue comme un papyrus… mais attendez… ah ce n’est pas vraiment offert, c’est ça ? Et puis, même au prix du champagne, l’eau ne me dit rien. En plus, avec la propagande anti-terroriste, j’en viendrais presqu’à penser que « eau + avion = produit explosif » alors non merci, je m’en passerai, même si ça doit faire plus de 8 heures depuis ce matin.

Atterrissage. Bruxelles, enfin ! Son aéroport, avec ses couloirs, ses grands lettrages jaune sur gris foncé partout. Et comme partout les mêmes chaînes de magasins, la même franchise verte qui vend des cafés, et le même carrousel à bagages. 17h00. Re-attente interminable pour le moment tant attendu où les tapis roulants se mettent en mouvement. Ça tourne trèèès longtemps sans rien, puis arrive enfin une valise noire, puis une autre, noire également, avec des roulettes, et encore une, et ainsi de suite.
17h30. Le tapis roulant ne bouge plus, la distribution des bagages est terminée. Mais ma valise semble perdue quelque part. Je la comprends, elle a dû en avoir marre aussi, et est partie à la découverte du monde. J’espère la revoir bientôt.

Ça me rappelle ce slogan d’une compagnie dans un aéroport scandinave qui mentionnait fièrement : “We take your luggage and send it in all directions.”
Chaque année, 24 millions de voyageurs passent par ici. Je me demande toujours par quel miracle la majorité d’entre eux arrivent quand même à destination et combien restent à tout jamais bloqués à une porte d’embarquement ou dans les airs.

Yves

Advertisements
This entry was posted in New Year 2018, Yves. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s