Hilda appartenait officiellement à la race des chihuahuas mais elle n’était pas un chien comme les autres. On dit que les chiens laids sont gentils. C’est d’ailleurs pareil pour les hommes qui compensent souvent leurs défauts physiques par un comportement excessivement aimable.
Or, Hilda, tout en étant extrêmement repoussante, ne se rabaissait jamais à jouer aux gentils toutous. Son caractère était cruel, méchant et revanchard. Animée par une rage féroce, elle regardait le monde avec ses yeux globuleux, fermement déterminée à soumettre tous les êtres vivants à sa seule volonté. Sans hésiter, elle mordait les chiens qui s’approchaient d’elle pour la renifler et lui proposer leur amitié.
Avec sa maîtresse, Hilda se montrait encore plus machiavélique. Mon amie n’avait pas d’enfants et elle reporta donc toute son affection sur cette hideuse créature. Hilda ne la méritait absolument pas mais elle savait en profiter grâce à sa fine connaissance de la psychologie humaine. Mon amie, de nature douce et crédule, était facile à dominer. Mais cela ne suffisait pas à Hilda. Pour tyranniser sa maîtresse et affermir encore davantage son pouvoir, le chihuahua simulait parfois de grandes crises de mélancolie. Elle était capable de lancer des regards tellement abattus que mon amie s’inquiétait sérieusement pour sa santé mentale.
« Tu crois qu’un chien peut souffrir de dépression ? », me demanda-t-elle un jour.
— Un chien… Tu veux dire Hilda ?
Mon amie acquiesça.
— Un chien peut être triste, c’est sûr, mais ce n’est sûrement pas le cas d’Hilda, affirmai-je.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Je suis sûre qu’elle souffre. Je ne peux pas la laisser seule ce soir.
Nous avions une sortie de prévue et je voulais présenter mon amie à quelqu’un qui avait de fortes chances de lui plaire. Mais Hilda réussit à tout saboter. Comme elle était possessive, rien ne lui faisait plus plaisir que de ruiner les chances de sa maîtresse de trouver un homme.
Après mon déménagement à Bruxelles, je ressentis un certain soulagement à l’idée de vivre désormais loin du chihuahua maudit et de ses sautes d’humeur. Mon amie me manquait, certes, mais on se parlait assez souvent au téléphone. Nos conversations étaient ponctuées de hurlements désespérés. Évidemment, Hilda était jalouse et réclamait l’attention de sa maîtresse. Celle-ci finissait d’ailleurs par céder à ses caprices en raccrochant.
J’étais persuadée que cette sale bête ne m’aimait pas. Mais quelle fut ma surprise quand mon amie déclara un beau jour : « Tu sais que tu manques à Hilda ? Elle aimerait beaucoup venir te voir à Bruxelles. »
— Mais venez donc toutes les deux, m’écriai-je. Je ne supposais pas qu’Hilda viendrait me rendre visite toute seule.
— Ça nous ferait très plaisir !
Je relevai avec horreur ce « nous » qui me faisait penser à un couple inséparable.
— Malheureusement, je ne suis pas sûre qu’Hilda puisse voyager dans son état, déclara tristement mon amie.
— Dans quel état ? Elle n’est pas pleine ? m’étonnai-je.
À vrai dire, je n’imaginais pas qu’un quelconque chien puisse tomber sous le charme d’Hilda.
— Qu’est-ce que tu crois ? protesta mon amie. Sa voix trahissait son indignation.
En effet, que pouvais-je croire ? Qu’Hilda avait succombé à des instincts bestiaux ? Qu´elle avait violé un pauvre chien sans défense ? Je préférai garder ces hypothèses pour moi pour ne pas irriter mon amie.
— Qu’est-ce qu’elle a alors ?
— Hilda… La voix de mon amie s’étrangla. Parfois, elle a du mal à respirer ! Comme si elle avait de l’asthme ou comme si elle allait faire une crise cardiaque. Mais je crois que c’est en réalité psychosomatique. Cela m’inquiète très fort en tout cas.
— Et que disent les vétérinaires ?
Hilda en avait trois, il fallait donc utiliser le pluriel.
— Ah, tu sais comment ils sont… Ils ne comprennent rien aux chiens sensibles. Selon eux, Hilda est en parfaite santé.
Mon amie poussa un grand soupir.
Le chihuahua se mit à aboyer pour abréger notre conversation. Mon amie eut juste le temps de me donner des dates où elle était disponible.
Je ne voulais pas le croire mais mon amie fit vraiment le voyage à Bruxelles avec Hilda. Elle lui avait donné un calmant avant de prendre l’avion mais, selon ce qu’elle m’expliqua, cela n’eut aucun effet. Hilda haletait bruyamment tout le long du trajet, attirant d’abord la sympathie des autres voyageurs, puis des remarques impolies de quelques individus exaspérés par tout ce cirque provoqué par un chihuahua capricieux sur le vol Prague-Bruxelles. Les hôtesses de l’air eurent le plus grand mal à maîtriser la situation à bord de l´avion et cette expérience éprouvante dut susciter chez elles des sueurs froides ainsi qu´une envie subite de démissionner. Hilda était capable de changer des vocations.
Quand je les accueillis à Zaventem, Hilda faisait vraiment peine à voir. Ses yeux étaient encore plus globuleux que d’habitude et sa poitrine se soulevait avec difficulté. Sa langue pendait tristement hors de sa bouche et son poil était terne et humide, comme si elle avait de la fièvre. Au bord des larmes, mon amie la tenait dans ses bras comme un enfant mourant. Elle était visiblement à bout de forces.
Je pris les choses en mains. Tout d´abord, je m´occupai de la valise énorme qui débordait d’affaires d’Hilda, de ses coussins et de sa nourriture préférée. Mon amie n’eut même pas de place pour sa chemise de nuit mais, heureusement, je pouvais lui en prêter une ainsi qu´une multitude d´autres choses qu´elle avait dû laisser à Prague. J´étais décidée à lui faire passer un séjour inoubliable à Bruxelles, avec Hilda ou malgré elle.
Le chauffeur de taxi trouva d’abord le chihuahua mignon mais déchanta vite quand Hilda se mit à aboyer. Elle n’arrêta pas de tout le trajet. Mon amie tenta de l’excuser auprès du chauffeur : « Elle est fatiguée, la pauvre. »
— Moi aussi, madame, répondit le brave homme.
La vérité était que nous l´étions tous. Tous sauf Hilda qui aboya avec vigueur jusque dans mon appartement. Ce sentiment d’épuisement ne me quitta ensuite plus de tout le séjour.
Je souhaitais montrer la ville à mon amie, lui faire parcourir les ruelles pittoresques autour de la Grand-Place et faire de longues promenades avec elle dans un des nombreux parcs de Bruxelles. Mais le lendemain, Hilda n’était pas encore remise du choc du voyage et devait se reposer. Le troisième jour enfin, mon amie se permit une sortie, considérant qu’Hilda avait besoin d’air frais.
Je savais qu’il ne fallait pas être trop ambitieux, je proposai alors un petit parcours entre ma maison et mon restaurant préféré, un trajet ne dépassant pas dix minutes. Hilda devait être portée dans les bras car elle ne supportait pas les rues pavées. Marcher avec ses petites pattes sur la surface inégale pouvait les abîmer. On se demandait si ce chien avait encore besoin de pattes car il ne les utilisait jamais.
« Quelle sale bête ! », s’écria le serveur du restaurant qui, en voyant Hilda, n’était pas tout à fait sûr de quelle espèce animale il s’agissait.
En effet, le chihuahua aurait pu être une imitation de marionnette autant que la pièce maîtresse d’une collection de monstres appartenant à un cirque ambulant. En raison de son apparence, les deux possibilités étaient tout à fait envisageables.
Hilda, qui se trouvait évidemment belle et séduisante, fut profondément offusquée par cette remarque. Elle montra les dents en poussant un grognement menaçant – ce qui équivalait dans son langage à une déclaration de guerre.
Le serveur le comprit immédiatement et prit grand soin de ne pas s’exposer au moindre risque pendant tout le repas. Il se tenait à distance respectable d’Hilda et esquissait des gestes acrobatiques pour servir les plats tout en restant le plus loin possible de ses crocs. Le chihuahua observait chacun de ses mouvements avec une haine non dissimulée. Un moment d’inattention lui aurait suffi pour priver cet homme de sa cheville ou de son mollet. L’atteindre plus haut lui aurait été difficile et tous les deux le savaient. Pour autant, le serveur n’était pas prêt à lui céder un seul morceau de chair.
Soudain, ce fut le tohu-bohu devant le restaurant. Un grincement de freins se fit entendre, suivi d’un cri strident. Le serveur se hâta de connaître l’origine de ces bruits, puis revint nous rassurer.
« Une voiture a roulé trop vite et a écrasé le pied d’un passant », nous expliqua-t-il. Ensuite, il lança un regard sombre dans la direction d’Hilda en ajoutant : « Dommage que ce soit un pied et pas cette chose. »
Mon amie me demanda de traduire ses propos. Ne voulant pas créer de conflit, j’omis la dernière remarque du serveur en lui cachant ce que ce monsieur pensait tout haut et moi tout bas. Hélas, Hilda n’eut pas besoin de traduction et redoubla de grognements. Le serveur comprit qu’il avait dépassé la ligne rouge et eut suffisamment d’intelligence pour laisser désormais un de ses collègues s’occuper de notre table. C’était en effet prudent.
Cependant, Hilda passa tant de temps à grogner au restaurant que sa voix s’enroua. Les jours suivants, elle dut rester au chaud et cette première sortie fut donc aussi la dernière. Mon amie ne vit rien de Bruxelles mais cela ne semblait pas la gêner. C’était surtout l’état de santé du chihuahua qui la préoccupait.
Le séjour d’Hilda touchait à sa fin. Je dois dire que j’attendais son départ avec impatience tout en regrettant de devoir dire adieu à mon amie. Celle-ci paraissait de plus en plus anxieuse à l’idée du retour.
« Hilda ne survivra pas au vol », m’avoua-t-elle avec crainte. Il faut que je voie un vétérinaire avec elle.
J’appelai trois ou quatre numéros pour obtenir un rendez-vous en urgence. Le jour suivant, mon amie était si affolée que ceci eut une incidence fâcheuse sur ses intestins. Elle ne quittait plus les toilettes. À travers la porte, d’une voix faible, elle me demanda d’aller chez le vétérinaire à sa place.
— Et Hilda ? lui demandai-je.
— Elle ne voudra pas y aller sans moi, déclara mon amie. Prends son passeport et laisse la dormir sur le canapé. Elle est fatiguée, la pauvre.
Cette phrase, mon amie l’avait répétée pendant tout le séjour comme un mantra.
Dans l’espoir qu’on ne me prenne pas pour une folle, je me rendis donc chez le vétérinaire avec comme seule preuve de l’existence du chihuahua sa photo sur le passeport.
Vous savez ce que c’est d’aller chez un vétérinaire sans être accompagné par un animal ? C’est une expérience très humiliante, je dois dire. Dans la salle d’attente, tous ces propriétaires accompagnés de canins, de félins, d’oiseaux et de rongeurs me regardaient d’un air suspicieux. Que pouvais-je bien faire là ? Venais-je pour me faire soigner moi-même ?
L’attente me sembla interminable mais, au bout de deux heures, ce fut enfin mon tour. C’est-à-dire le tour d’Hilda qui n’était pas là.
Le vétérinaire regarda longuement la photo du chihuahua pendant que je lui fournissais des explications.
« Elle halète dans l’avion », répéta-t-il plusieurs fois, interloqué.
J’acquiesçai en ajoutant : « Elle le fait exprès, vous savez, pour déranger les autres passagers. C’est un animal insupportable. Elle veut que tout tourne autour d’elle tout le temps. »
Le vétérinaire, un monsieur grisonnant qui ressemblait à un acteur de cinéma, me regarda sévèrement. Ma franchise semblait lui déplaire. Je regrettai aussitôt d’avoir dit du mal d’Hilda devant lui. Forcément, le vétérinaire était de son côté, d’autant plus qu’il ne la connaissait pas. Dans ce cabinet, je passais désormais pour une ennemie de nos chers amis les chiens, ce qui me mit très mal à l’aise.
Le vétérinaire finit par me prescrire des gouttes pour soulager Sainte Hilda. Vu son poids léger, un calmant plus fort pourrait la plonger dans un sommeil éternel.
— Ce n’est pas ce que nous voulons, n’est-ce pas ? me demanda-t-il en insistant lourdement.
— Non, répondis-je d’une voix timide. Bien sûr que non.
Je n’osai pas dire le contraire.
Au retour à la maison, mon amie déclara que je pouvais garder ces gouttes pour moi puisqu’elle avait reçu exactement les mêmes de son vétérinaire à Prague et qu’elles étaient inefficaces. Il fallait donc se résigner et espérer que cette fois-ci, le vol se passerait bien.
Je dus appeler une compagnie de taxi différente de la fois précédente. La première m’avait demandé si j’étais la dame au petit chien. J’avais bien compris qu’ils ne se référaient pas à la nouvelle de Tchékhov mais au calvaire qu’Hilda avait fait vivre au chauffeur de taxi pendant le trajet de l´aéroport à Bruxelles. Après ma réponse affirmative, l’employé raccrocha sans même dire au revoir. Heureusement, un autre taxi qui ne se doutait de rien arriva sans problème.
Mon amie prit congé de moi les larmes aux yeux.
« C’est probablement la dernière fois qu’Hilda te voit », me dit-elle.
Elle était vraiment convaincue que le chien mourrait dans les airs, quelque part entre Bruxelles et Prague.
— Adieu, Hilda, prononçai-je solennellement en embrassant l’odieuse créature.
Hilda détourna le regard, me jugeant indigne de son intérêt.
Je ne sais pas comment se passa le vol de retour. Quand mon amie me téléphona quelques jours plus tard, elle m’annonça qu’Hilda allait parfaitement bien. Elle-même était en congé maladie. Le voyage à Bruxelles avait été si épuisant pour ses nerfs qu’elle était en repos forcé.
« Quand nous irons mieux, nous reviendrons te voir », me promit-elle avant de raccrocher.
Les aboiements d’Hilda accompagnèrent cette promesse funeste. Désormais, il ne me restait qu’une solution. M’en aller loin, très loin, là où même un chihuahua prêt à tout ne serait pas capable de parvenir. Au pôle Nord ?




