Au Paradis

Avant de vous expliquer comment cela se passe au Paradis, je dois d’abord vous dire que l’Enfer n’existe pas. Je sais … On vous a sans doute raconté autre chose au catéchisme. Mais c’est un fait : Dieu a créé ce lieu céleste pour y accueillir tout le monde : les gentils, les grandes gueules, les héros, les lâches et même les politiciens – à condition qu’ils n’ennuient pas les autres avec leurs monologues.

Quand votre heure arrive, un ange vous montre le chemin qui mène droit vers le ciel. Vous le suivez, ce qui est assez facile puisque vous n’avez plus de corps et que vous êtes tout léger, même si vous avez mangé un repas gargantuesque juste avant de trépasser. Vous faites une ascension assez aisée en marchant dans les pas de Jésus et de la Vierge Marie, montés avant vous.

Au bout du chemin, Saint Pierre vous ouvre grand la porte du Paradis. Mais à une petite condition : vous devez d’abord répondre à quelques questions. Un petit contrôle de routine, simple mais nécessaire, car les gens ont la fâcheuse tendance à amener tout un tas d’objets inutiles pour leur dernier voyage. Il faut à tout prix éviter que le Paradis ne devienne un lieu trop encombré.

Encore hier, par exemple, Madame Dupontel décida de prendre avec elle une robe couleur rose bonbon, sous prétexte qu’elle voulait plaire au bon Dieu. Il fallut une bonne demi-heure à Saint Pierre pour lui expliquer que l’Éternel n’en avait que faire des vêtements de marque et que la mort n’était pas un concours de mode.

« Vous ne voulez quand même pas que je sois moche pour l’éternité ! » s’écria Madame Dupontel, outrée.
« Dieu est plein de miséricorde », répondit Saint Pierre en confisquant à la bonne dame grassouillette son paquet avant de la pousser à travers la porte du Paradis. Il disait la vérité : dans sa magnanimité, Dieu était non seulement prêt à pardonner à Madame Dupontel d’être totalement dépourvue de charmes mais aussi à fermer les yeux sur son obsession pour les robes en chiffon.

Un certain monsieur Gobineau, peintre-décorateur de son état, se présenta le même jour avec un rouleau de papier peint, couleur bleu ciel, pour, selon ses propres paroles, « rafraîchir les murs de la maison de Dieu, qui n’a pas été rénovée depuis au moins la création du monde ». La réponse de Saint Pierre, trop grossière, n’a pas été conservée dans les annales du Paradis.

Un dénommé Mabille, après s’être ôté la vie, est même venu avec sa corde pour se pendre encore une fois, vu qu’il était athée et que d’après lui, il ne devait rien y avoir après la mort. Un véritable fou ! Comme si on pouvait refuser le cadeau de la vie éternelle que Dieu nous offre dans sa maison même.

Non, mes chers, le Paradis existe bel et bien, et vous êtes condamnés à y vivre dans la félicité avec les anges qui chantonnent des cantiques du matin au soir.
« Ah, si seulement l’Enfer existait », se disait Saint Pierre en pensant à la panoplie curieuse de gens qui venaient d’être admis au ciel. « Je les aurais volontiers expédiés là. »
« Pierre ! » tonna la voix réprobatrice de Dieu.

Tombé à genoux pour se repentir, le brave serviteur regrettait pourtant dans un petit coin de son âme, que même au Paradis, on ne soit pas libre de penser ce qu’on voulait.
Hélas, les problèmes ne s’arrêtent pas à la porte de la maison de l’Éternel. Les gens, bien que délivrés de leurs objets encombrants, restent souvent attachés à certaines habitudes de leur existence terrestre.

Par exemple, ils ne comprennent pas qu’ils ne possèdent plus de corps. Au lieu de s’en réjouir, puisque – vous en conviendrez – le corps est une source de souffrances nombreuses et variées, ils refusent obstinément de se contenter de leur seule âme, considérant ce nouvel état presque comme une restriction inacceptable de leurs droits.

Madame Dupontel, que vous connaissez déjà, se plaignait ainsi devant son voisin que son genou lui faisait toujours aussi affreusement mal, alors qu’elle s’attendait à une guérison totale une fois qu’elle serait au ciel. À proprement parler, elle n’avait plus de genoux mais elle s’était tellement habituée à ses douleurs que celles-ci la tracassaient même dans l’au-delà. Son voisin n’était personne d’autre que monsieur Gobineau, notre peintre-décorateur.

« À quoi ça sert de mourir si l’arthrose vous poursuit toujours ? » s’écria-t-il, compatissant.
Mabille, le suicidé, qui tendait l’oreille pour ne rien perdre de la conversation, ajouta en philosophe : « Chère Madame, la douleur dans l’autre monde n’est plus une souffrance réelle. Elle n’est qu’un reflet pâle d’une sensation dont notre conscience ne peut se libérer.»

« Je vais vous montrer si on peut se libérer de ses sensations, » répliqua Madame Dupontel, vexée. Sur ce, elle se saisit d’un rameau d’olivier qui traînait là depuis Pâques pour frapper le pauvre Mabille à la tête. Monsieur Gobineau voulut l’en empêcher mais reçut un crachat au visage de la part de ce même Mabille qui, dans sa confusion, le prit pour son ennemi.

Il s’en suivit une querelle où les invectives volaient de toutes parts. Si les concernés avaient pu le faire, ils en seraient venus aux mains. À mon plus grand plaisir, j’ai pu noter le moindre détail dans mon carnet, comme je le fais depuis que je réside ici. Heureusement que Saint Pierre ne le remarqua pas lors du petit contrôle à l’entrée !

Vous voyez, je suis auteur. J’entends déjà la voix de Dieu qui gronde et j’aperçois l’ombre de Saint Pierre qui vient ôter la plume de ma main. Je vous avoue tout : moi aussi, j’ai emporté dans ce lieu pourtant exempt de péchés ma manie d’écrire sur mes semblables, héritée de ma vie sur Terre. Car une fois que l’écriture devient une passion, même tous les anges du Paradis n’y peuvent rien changer.

Veronika

Unknown's avatar

About writingbrussels

Seven Writers. Three Languages. One City.
This entry was posted in Body parts, Veronika. Bookmark the permalink.

Leave a comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.