Le bonheur dans les racines

Maison Delune © EmDee (Wikipedia)


Daniel vit à Bruxelles au numéro 86 de l’avenue Franklin Roosevelt.

A cette adresse se dresse un splendide hôtel particulier que l’on appelle la “Maison Delune”.

Daniel connaît par cœur le jardin qui entoure la Maison ; c’est d’ailleurs dans ce jardin qu’il est né. Il n’est par contre jamais entré dans la Maison mais, étant donné qu’il est un renard roux de 2 ans, c’est assez logique. 

Daniel a vécu toute sa vie à côté de la Maison Delune mais il ne sait bien sûr pas qu’elle est de style art nouveau ou qu’elle a été construite pour l’exposition universelle de 1910. Il ne sait pas non plus qu’au début du siècle dernier, la Maison abritait un cabaret où l’on jouait du ragtime et que, pendant la seconde guerre mondiale, elle fut occupée par l’armée allemande. Daniel ne sait pas non plus qu’après la Libération, la Maison a été tour à tour pillée, squattée et même utilisée comme plaque tournante par des trafiquants d’armes.

La Maison Delune est heureusement aujourd’hui protégée et complètement restaurée. Elle est connue pour sa position singulière sur l’avenue Roosevelt et pour sa beauté mystérieuse qui a inspiré plus d’un artiste. A son sommet, un aigle en bronze doré contemple depuis 1904 le temps qui passe à ses pieds. Daniel la connait bien cette statue car, quand il était petit, il pensait que l’aigle attendait le bon moment pour quitter son perchoir et fondre sur lui pour le dévorer.  

Notre renard est grand aujourd’hui et il ne craint plus l’aigle. Il ne craint plus grand-chose d’ailleurs. La Maison étant en bordure du bois de la Cambre, le quartier est devenu son terrain de jeu. En été, il aime chasser près du lac où il y a de nombreux oiseaux. Quand vient l’hiver, il préfère faire la tournée des poubelles dans les rues qui bordent la Maison. En cette nuit de Saint Sylvestre, Daniel se couche d’ailleurs content car il y a de l’effervescence dans l’air. Il sent qu’aux petites heures du matin, les sacs blancs qui borderont les trottoirs seront remplis de carcasses et d’autres restes de nourriture des habitants du quartier.

Daniel vit avec sa mère dans une tanière très confortable. Elle est creusée sous une souche d’arbre dissimulée par un large buisson qui borde l’aile droite de la Maison Delune. Daniel et sa mère ne vivent plus qu’à deux depuis que le père de Daniel a été tué un soir d’automne alors qu’il revenait du bois de la Cambre. Il pleuvait fort ce soir-là et il n’a pas vu arriver la voiture qui l’a percuté de plein fouet. Daniel se sent depuis responsable de sa mère.       

En ce soir de Nouvel An, notre renard est éveillé par le bruit lointain de feux d’artifice. Leur lumière éclaire la tanière par intermittence si bien que Daniel arrive à distinguer par moments sa mère, assoupie à ses côtés. Avec l’âge, elle est devenue sourde et il lui en faut plus pour la réveiller. Daniel se repositionne contre elle quand il entend une voix d’homme assez proche. Il redresse la tête et pointe ses oreilles vers le bruit. Un frisson parcourt sa fourrure et il bascule immédiatement en état d’alerte. A ses côtés, sa mère dort toujours. Daniel hume l’air. Une odeur âpre lui pique la gorge. Il se redresse et sort à pas de loup de la tanière au milieu des racines ; heureusement le buisson le cache. A travers les branchages, il distingue le jardin qui s’illumine à chaque feu d’artifice. Daniel voit alors un homme assez imposant avec une étincelle rouge qui brille près de sa bouche. C’est de là que vient l’odeur de fumée. L’homme est juste derrière le buisson et fait les cent pas. C’est également de lui que provient le bruit de voix. Il semble en colère et parle fortement dans une boîte noire qu’il tient contre son oreille. Daniel a déjà vu ces boîtes noires collées sur le visage d’autres humains. Il sait que lorsqu’elles sont présentes, les humains ne voient plus rien. Il ne risque donc rien pour l’instant.

Arrivé au bout de la bande de gazon, l’homme fait demi-tour et s’arrête juste en face de Daniel, de l’autre côté du buisson. Les branchages faisant barrière, il ne voit pas Daniel qui est tapis sur le sol. Il est de toute façon bien trop obnubilé par sa boîte noire. Il vocifère et s’énerve, fait des gestes de sa main libre alors qu’il est seul dans le jardin. L’homme ignore qu’il n’est qu’à quelques centimètres d’un renard qui se tient prêt à bondir s’il ne fait ne fût-ce qu’un pas dans sa direction.

L’homme élève encore la voix et finit par jeter la boîte noire dans le buisson où Daniel est caché. L’homme trépigne, tourne sur lui-même puis donne un coup de pied dans le mur de la Maison derrière lui. Il hurle à nouveau, mais cette fois-ci de douleur. Daniel recule mais ne le quitte pas des yeux à travers les branchages. L’homme s’assied contre le mur de la Maison et se frotte la jambe en jurant. Il s’est évidemment fait mal. Au bout de quelques minutes il se remet debout, soupire et avance en boitillant vers le buisson. Daniel retient sa respiration. L’homme se penche en avant dans les branchages et y plonge ses bras. Il semble chercher quelque chose – probablement sa boîte noire. Daniel se met à gronder. L’homme arrête de bouger les bras, les retire puis plonge son visage dans les branchages en les écartant des mains. Au même moment, un nouveau feu d’artifice éclaire à nouveau le jardin. L’homme et le renard se retrouvent alors nez à nez. Daniel lui saute au visage mais heureusement l’homme arrive à l’esquiver. Mais il n’a qu’une jambe en appui et, étant trop penché dans le buisson, il perd l’équilibre. Son embonpoint le fait basculer et il tombe en avant, écrasant le buisson de tout son poids. Il finit sa course sur la souche d’arbre qui marque l’entrée de la tanière de Daniel. Au moment de l’impact, Daniel entend le bruit sourd de sa tête contre le bois gelé. L’homme perd connaissance sur le coup et son corps roule sur le côté, bloquant l’entrée de la tanière.

Daniel s’affole. Sa mère est toujours dans la tanière et est maintenant prise au piège. Il avance vers le corps de l’homme en grognant. Celui-ci ne réagit pas et du sang coule au niveau de sa tempe. Daniel recule puis bondit vers son bras et le mord. Il ne réagit toujours pas. Daniel le renifle puis contourne le corps et la souche d’arbre. Il cherche frénétiquement un endroit où creuser pour créer une autre entrée dans la tanière et libérer sa mère…mais la terre est gelée et les racines sont trop nombreuses aux autres endroits.

Daniel est pris de panique. Il faut que cet homme se relève, il faut qu’il parte. Daniel glapit mais rien n’y fait. Il sort alors du buisson et fait à son tour les cent pas sur la bande de gazon. C’est à ce moment-là qu’il voit la boîte noire que l’homme cherchait. Elle n’a pas pénétré dans les branchages et a glissé à la lisière du buisson. Daniel la renifle puis la prend dans sa bouche. La boîte est dure et plate et l’une de ses surfaces est glissante. Daniel sert ses mâchoires plus fort et se tourne vers la Maison. La Maison ! Daniel la contourne. Par les fenêtres illuminées il peut voir les silhouettes des gens à l’intérieur. Le bruit des voix et de la musique lui parviennent par la porte que l’homme a laissée entrouverte.

Daniel gravit prudemment les quelques marches qui mènent à la porte d’entrée. Il pénètre alors pour la première fois dans la Maison Delune, cette maison à côté de laquelle il vit depuis si longtemps et qu’il n’a jamais vue que de l’extérieur. Aveuglé par la lumière et assourdi par le bruit, Daniel reste immobile dans l’entrée. Quelqu’un appelle une certaine Jacqueline de la pièce d’à côté. Une femme répond d’une voix enjouée et traverse l’entrée en direction de l’appel. C’est à ce moment-là qu’elle voit Daniel. Elle s’arrête, interloquée. Le renard pose la boîte noire de l’homme à ses pieds puis recule vers la porte d’entrée. La femme lui emboîte le pas, comme hypnotisée.

La nuit de la Saint Sylvestre se termine sur l’avenue Franklin Roosevelt dans un bruit de sirènes d’ambulance. La lumière des feux d’artifice a été remplacée par celle des gyrophares. L’homme s’en tirera avec un traumatisme crânien, une rupture amoureuse et surtout des nouvelles résolutions pour faire régime et arrêter de fumer. Il aura aussi gagné une histoire incroyable à raconter à ses amis de comment il a été sauvé par un renard.

Au numéro 86 de l’avenue Franklin Roosevelt, la Maison Delune a désormais deux renards qui font officiellement partie de son patrimoine. On raconte que les soirs de Nouvel An, ils sont même reçus à l’intérieur.

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