Perdues a Ruisbroek ou dans
 la gueule du loup III

Ruisbroek 3

Après le joint que les deux amies ont partagé avec le jeune homme, tout semble moins menaçant. Et plus onirique aussi. La Blonde ne se demande plus si elle est en train de revivre son ancien cauchemar. Et la Brune semble être tombée entièrement sous le charme de la campagne flamande. La question du retour à Bruxelles ne se pose plus. De tout façon, le train n’arrive pas.

Tous les trains finissent à Ruisbroeck, pense la Blonde, et puis tombent dans un grand trou   où on ne les retrouve jamais. Heureusement, nous avons descendu juste avant la catastrophe. Elle s’en réjouit sincèrement.

–  Lalala, entonne la Brune, bien que ce ne soit pas sûr qu’on puisse qualifier ceci de pensée.  Elle essaie aussi de se souvenir si elle a deux enfants ou trois mais n’arrive pas à arrêter son choix sur un chiffre déterminé. Quatre, peut-être ? Fatiguée par tant de réflexions, elle souffle la fumée en renversant la tête en arrière et s’étonne de voir des nuages dans le ciel. Il y a donc des nuages en Belgique aussi, se dit-elle, rassurée. Après tout, ce pays n’est pas si exotique.

Le jeune Flamand, manifestement plus habitué à inhaler des substances illicites, est moins enivré que les deux amies. Brusquement, il annonce: – J’en ai marre d’attendre le train. Je ne pars plus, je reste à Ruisbroeck.

Sa déclaration sort les deux amies de leur rêverie. Elles le regardent d’un air ahuri. Pourquoi gâche-t-il un si beau moment ? Que leur manque-t-il dans cette gare ? Sans doute pour se faire pardonner, il leur propose: – J’ai de la bière chez moi, si vous voulez.

Ce n’est pas la plus élégante des invitations mais dans l’état où se trouvent la Brune et la Blonde, il n’est pas nécessaire de faire des fioritures. De plus, elles ne savent pas où aller puisque visiblement, la ligne Ruisbroeck-Bruxelles a été supprimée. Elles suivent donc le jeune homme.

Les ruelles de la bourgade sont constituées de maisons si étroitement serrées les unes contre les autres qu’on dirait qu’elles retiennent leur souffle. Malgré que le jeune Flamand soit costaud, il parvient à se faufiler à l’intérieur de l’une d’elles. Les deux amies doivent baisser la tête pour franchir le seuil.

Un couloir exigu mène à un escalier. Elles le montent avec précaution pour ne pas casser quelque chose dans cette maison de poupées. Au premier étage, leur hôte passe la tête dans une chambre minuscule et salue quelqu’un.

– C’est la mère-grand, explique-t-il à ses deux invitées, après une petite hésitation. Ses connaissances du français sont fragiles et les souvenirs scolaires qu’il en a sont assez flous.

– La mère-grand, répète machinalement la Brune et elle pense aux contes qu’elle lit à ses enfants. – Dans ce cas-là, lui, c’est un loup !

– Montez dans ma chambre, j’amène la bière, dit le jeune Loup. Il leur montre la direction de sa tanière situé au deuxième étage. Puis il redescend en enjambant les marches deux à deux.

Les deux amies jettent un coup d’œil sur la mère-grand. La vieille dame est assise dans un fauteuil et tricote paisiblement. Elle a l’air plutôt normal pour quelqu’un qui est réputée passer par le système digestif d’une bête sauvage. Elle marmonne quelque chose d’incompréhensible. En guise de réponse, les deux amies esquissent un sourire crispé.

Elles se sentent mal à l’aise dans cette maison, chez de parfaits inconnus qui s’expriment dans une langue incompréhensible. Comme elles n’osent pas monter toutes seules dans la chambre du Loup et restent là, immobiles, la mère-grand fait un geste pour qu’elles viennent s’asseoir près d’elle. Elles s’installent sur un canapé venant d’un autre siècle, à côté d’une petite table ornée d’un napperon en dentelle. Leurs genoux pudiquement serrés, on dirait deux petites filles. Un silence embarrassant s’installe.

Au bout d’un moment, la mère-grand tend à la Brune la pelote de laine et lui montre comment dérouler le fil. Puis elle désigne du doigt un album de photos qui trône sur la petite table. La Blonde se met poliment à le feuilleter. Les photos montrent le Loup depuis son plus jeune âge, avec ses dents de lait, puis avec ses poils survenus à l’adolescence, jusqu’à sa carrure actuelle. Il est parfois entouré d’autres personnes, probablement victimes de ses sanglantes aventures.

– Qu’est-ce qu’on fait ici, en fait ? demande la Brune. L’effet du joint s’estompe et elle est à nouveau saisie de panique.

– J’aimerais bien le savoir. On allait à Bruges, non ? Je voulais dire à Gand… répond la Blonde, toujours aussi confuse quant à la destination de leur petite escapade.

– Tu crois qu’il va nous violer ? demande la Brune en chuchotant.

– Quoi ? Ça te plairait, toi ? réagit la Blonde qui prend la crainte de son amie pour un souhait. Puis, devant l’air vexé de son amie, elle réalise son erreur.

– Viens, on se casse discrètement, dit-elle. Il n’est pas encore trop tard et s’il faut, on retournera à Bruxelles à pied.

Elles se lèvent brusquement, embrassent la mère-grand sur les deux joues et se dirigent vers la sortie. Les marches de la vielle maison craquent et gémissent bien que les deux amies marchent sur la pointe des pieds avec la plus grande vigilance.

La Brune, très nerveuse, fait tomber son sac. En se penchant pour le rattraper, elle manque de se fouler la cheville sur les marches étroites. Elle pousse un hennissement douloureux. La Blonde ramasse son sac et le lui tend.

– Arrête de faire du bruit, peste-elle. Sinon, il…

Elle ne termine pas sa phrase car leur hôte apparaît en bas de l’escalier, muni de trois bouteilles de Maes.

– Prends-ça, dit-il, et il leur donne à chacune une bière. Allez, on monte dans ma chambre.

Les deux amies n’osent pas désobéir. La route de la sortie est de toute façon bloquée et l’injonction du Loup a quelque chose d’hypnotisant. Il ne leur reste qu’à accepter leur sort, quel qu’il soit. Elles remontent lentement l’escalier jusqu’au deuxième étage où s’ouvre devant elles une bien étrange tanière.

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