Perdues a Ruisbroek – II


Picture Ruisbroek II

— Étrange ? C’est surtout étrange d’atterrir ici, au milieu de nulle part, déclare la Blonde.

— Tiens, il y a quelqu’un. On pourrait lui demander quand passera un train pour Bruxelles, propose la Brune.

Un peu plus loin, un jeune est assis sur un banc. Il tire sur sa cigarette et observe les cendres qui tombent par terre, ne prêtant aucune attention aux deux femmes.

— Surtout ne l’approche pas, la retient la Blonde. Tu veux que je te raconte un de mes cauchemars ?

— Tu crois qu’on est en train de vivre un cauchemar ? s’inquiète la Brune.

— Oui, enfin non ! Mais cela ressemble à un rêve étrange que j’ai eu récemment et qu’on ne peut avoir qu’en Belgique.

— Un rêve belge ? Je suis curieuse d’entendre ça, affirme la Brune. Étant Française, elle a du mal à saisir ce pays à l’identité floue, à la fois si étrangement proche de la France par la langue et absurdement éloignée d’elle par certains aspects exotiques.

Le Blonde commence son récit. Elle parle à mi-voix, comme si, sur ces terres étrangères, elle craignait d’être écoutée par les oreilles de l’ennemi.

— Eh bien, j’ai rêvé que je me suis trompée de bus. Au lieu d’aller dans le centre de Bruxelles, j’en ai pris un qui sortait de la ville. Je me suis trouvée en pleine campagne flamande sur une petite route, complètement perdue. Il faisait noir et on ne voyait rien à cause du brouillard.

— Ça commence bien, commente la Brune. Les histoires d’horreur l’impressionnent fortement mais elle tient à faire preuve d’un certain détachement. Après tout, elle est adulte et ce serait honteux d’avoir peur d’un cauchemar qui de plus n’est pas le sien.

— Je voulais revenir à Bruxelles mais je ne n’arrivais pas à déchiffrer les horaires du bus sur le panneau. Puis j’ai vu une silhouette sortir du noir qui s’approchait de moi.

La Brune retient son souffle. Certes, il ne fait pas noir dans la gare de Ruisbroek mais le brouillard crée un voile mystérieux tout autour. Les deux amies pourraient se croire seules au monde s’il n’y avait cet inconnu fumant obstinément à quelques pas d’elles.

— Le type, continue la Blonde, ressemblait à un skinhead, avec sa tête rasée et sa veste de cuir noir. Je voulais lui demander s’il y avait des bus pour Bruxelles. Mais il s’est mis à hurler. Comment j’osais lui parler français ? Qu’est-ce que je faisais là, sur son territoire ? Je croyais qu’il allait m’assommer avec une batte de base-ball et enterrer mon corps à côté de la route. Mais je me suis réveillée à ce moment-là.

— Tu en fais des rêves, dis-donc, réagit la Brune, essayant de se dégager de la désagréable impression de revivre le cauchemar de son amie, au milieu de cette gare paumée.

— Quand je l’ai raconté à mon psy, il m’a dit que ce rêve était la quintessence des angoisses typiquement belges et que c’était si politiquement incorrect que je ne devais jamais le raconter à personne, sous peine de me faire lyncher, ajoute la Blonde.

— A moi, tu peux tout raconter. Tant qu’il n’y a pas de Français dans tes histoires et que tu n’offenses pas ma chère patrie, je peux tout supporter. La Brune prend volontairement un ton ironique pour cacher la panique qui s’empare d’elle.

En effet, elle remarque soudain que le jeune qui vient d’allumer une nouvelle cigarette est chauve. — Tu as vu sa tête ? chuchote-elle à l’oreille de la Blonde. Il n’apprécie peut-être pas vraiment les étrangers.

— C’est probablement une calvitie précoce. Pourquoi ça devrait forcément être un skinhead ? répond la Blonde sans grande conviction, tentant de la rassurer. Elle-même est assez inquiète, vu que ce jeune ressemble comme deux gouttes d’eau au personnage effrayant de son cauchemar.

La Brune se met à chercher quelque chose dans son sac. Elle finit par sortir une petite boîte et en propose le contenu à son amie.

— Écoute, je l’ai pris à Bruno pour un cas d’extrême nécessité, explique-t-elle. Si par exemple les enfants me manquaient trop, pour me calmer. Je crois que le moment est venu d’en prendre.

La Blonde n’est pas vraiment surprise qu’une mère de famille puisse voyager avec du haschich dans son sac à main. Elle connaît son amie. En prenant un joint, elle déclare avec gratitude : Tu remercieras Bruno de ma part.

— Qu’est-ce que tu crois ? Il n’est pas au courant. Il me tuerait s’il savait que je lui ai volé son shit.

— Peu importe, passe-moi du feu, demande la Blonde.

Et c’est ainsi qu’elles découvrent que ni l’une, ni l’autre, n’étant pas fumeuses, ne possèdent de briquet.

— Tu crois que si on le mâche, ça aura le même effet ? s’interroge la Blonde.

— Non, répond la Brune qui s’y connaît. On ne va pas gaspiller ça, ce serait dommage. Je vais demander au type là-bas de nous donner du feu.

— Tu es folle ? s’écrie la Blonde. Je t’avais dit de ne pas l’approcher. Tu veux vraiment le provoquer ?

Mais la Brune, prise dans un tourbillon de détermination qu’on ne lui soupçonnait pas, se dirige déjà vers le jeune en question.

Hardiment, elle lui demande dans un anglais approximatif : Please, do you have fire ?

La Blonde l’observe avec stupéfaction, ne sachant pas comment elle devrait réagir si son amie se faisait attaquer. Courir pour chercher de l’aide ? Hurler et frapper le jeune avec son sac à main ?

Mais tout a l’air de bien se passer. Le jeune esquisse ce qu’on pourrait qualifier de sourire et il sort son briquet. A sa grande stupéfaction, la Blonde voit son amie lui offrir un joint avec un geste coquet. Il accepte avec bienveillance et bientôt, tous les deux fument à l’unisson, en riant et en bavardant. La Brune fait de grands gestes pour que la Blonde les rejoigne. Celle-ci accepte sans enthousiasme.

— Il est absolument inoffensif, lui dit son amie tout haut, persuadée que le jeune Flamand ne comprend pas le français. Et en plus, il est charmant. Il attend le train depuis une heure et il en a marre comme nous !

La Blonde est comme toujours impressionnée par la capacité de son amie à se trouver des points communs avec des parfaits inconnus. Elle ressent ça parfois comme un handicap, alors que c’est si simple en apparence. Il suffit de rater un train.

— Hohoho, je ne suis pas si inoffensif que ça ! déclare le jeune Flamand avec un fort accent. Il éclate d’un gros rire qui glace la Blonde jusqu’aux os. De près, sa calvitie ne semble plus naturelle. On dirait qu’elle est le résultat d’un rasage, preuve de l’appartenance à un mouvement xénophobe dont le but est d’éliminer des femmes perdues dans les environs de Ruisbroek.

Le cauchemar de la Blonde va-t-il finalement se réaliser ? C’est comme avec les mauvais esprits : il suffit de les évoquer pour qu’ils apparaissent.

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Seven Writers. Three Languages. One City.
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